mardi 29 avril 2008

Ré-inventer le phare d'Alexandrie : de l'anastylose à la création 1/2

Aujourd'hui un projet unique, enthousiasmant, fragile, s'apprête à voir le jour : l'invention du phare d'Alexandrie.
Inventer ? Ce mot pourrait surprendre. Re-créer, relancer, élever... pourrait être comme une hérésie sur le plan archéologique. Comment pourrait-on édifier à nouveau ce qui fut ?
Et pourtant cela reste possible avec une grande rigueur scientifique, en procédant à ce que le métier appelle une anastylose.
Il s'agit de la reconstruction à partir des éléments originaux du phare. Ceux-ci seront repositionnés à l'endroit initial où les blocs étaient situés dans le bâtiment lui-même.

Le phare a disparu au Moyen Age, absorbé par les flots. Il n'en reste plus rien de visible aujourd'hui.
Certains envisagent qu'une partie du fort de Quaitbay serait la base de cette défunte merveille du monde.
D'autres pensent que l'imaginaire reste le seul référentiel acceptable pour l'éternité. Un rêve, une mémoire enfouie, généreuse, exagérée, juste poétique.

Et pourtant le phare est bien là. Enfin une partie. Sous nos pieds. Sous les vagues tumultueuses de la rade d'Alexandrie. Les archéologues plongeurs de l'équipe de Jean-Yves Empereur trouvèrent différents blocs de granit. Après analyses, recoupements, débats... il devenait clair que ces pierres étaient les restes de la grande porte du phare.

Et pourtant tous ces éléments furent disséminées sous l'eau après un tremblement de terre. Aujourd'hui ils servent en partie de sous-bassement au fort du Moyen-Age. Sous terre ou sous mer le phare n'est plus. De toute façon il ne serait donc pas envisageable de le remonter dans son entier.

Cependant, sortir les pierres de l'eau. Elever à nouveau ce qui fut l'entrée rituelle du monument, juste cette porte, son linteau, semblerait possible.
Imaginez-vous demain passer sous cette ouverture de 12 mètres de haut...

Il s'agit d'un projet gigantesque, aux confins de l'archéologie, de la politique, du mythe entretenu d'une des dernières merveilles du monde...

On voyait il y a peu les plans d'anastylose réalisés par Y. Vigouroux à partir des données et travaux de l'ensemble des équipes du CEAlex, ainsi que son projet de Musée du Phare. Ils font tout simplement rêver un simple amateur.

L'idée est belle, fragile, enthousiasmante pour cette ville un peu oubliée et pourtant si attachante. A suivre...

lundi 21 avril 2008

De la meule au mortier en quelques millénaires

De la meule, même la plus ancienne, au mortier, il n'y a qu'un pas. Broyer. Ecraser. Réduire. Le principe reste le même. Des millénaires les séparent mais le mouvement persiste.

Je garde en mémoire, un petite plateau sous une grotte du Sahara Libyen. De nombreuses cuvettes dans le sol, circulaires, lisses, invitaient à passer la main. Des hommes du néolithique y préparèrent la farine, où d'autres ingrédients plus précieux, médicinaux.

Un creux nettement plus profond s'enfonçait de plus de 30 cm dans la pierre. Sans outil en métal, quelle patience avait-il fallu pour creuser la roche. Des jours, presque des semaines...

Quelle pouvait être son utilité ? Ce trou était bien trop profond pour moudre des grains. Par contre il devenait bien pratique pour un mettre un liquide. Nous avions peut-être en face de nous, l'ancêtre de la marmite ? Pas de feu dans l'âtre, absence de trépied, point de manche... Les mets étaient mis dans la cavité de pierre, remplie d'eau, puis des pierres chaudes se glissaient à l'intérieure. Les échanges ingénieux de chaleur permettaient de cuire les aliments.

Ce mortier fut chiné dans les Alpes de Hautes Provence, à Barcelonnette. Il n'existait pas dans le temps une cuisine sans son mortier. L'objet était indispensable pour préparer la soupe au pistou, l'aïoli et autres merveilles culinaires parfumées de Provence.

lundi 7 avril 2008

Cheops rongée par la mégalopole cairote


© Photo de l'auteur du blog.
Pyramide de Cheops. Putréfaction de la pierre.

Avec les pyramides, l'homme a voulu conjurer son destin et s'élever vers le ciel pour l'éternité. Cependant la pierre s'encroute, se craquelle et s'effrite, pulvérisée par les siècles, rongée par la mégalopole cairote toute proche.

De loin tout semble pourtant intacte. Le monument cohérent apparaît immuable, posé en majesté sur le plateau sacré.
La taille orgueilleuse des hommes a façonné les blocs. La pollution insidieuse rend lentement la roche sédimentaire, au sable du plateau de Gizeh.

L'édifice fond inexorablement, dans le microcosme moléculaire du calcaire. Cela prendra des millénaires...
Comme d'autres vanités, Cheops rejoindra la Tour de Babel et autres ziggourats, déjà muées en informes collines.

"... Nous allons combattre. Songez que du haut de ces monuments quarante siècles vous contemplent. » haranguait Napoléon le 21 juillet 1798.

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Elle mériterait une médaille

© Photo de l'auteur du blog
Notre Dame des Neiges, Ubaye.

Dans ces coins reculés de France, les charmes inéffables d'autres époques s'expriment dans les contrastes des formes et des styles préservés.
Une simple chapelle accueille une boite aux lettres hors du temps. Elle fonctionne toujours dans ses habits art nouveau, drapée d'un crépi fissuré.

Lors des rudes journées de l'hiver, le facteur à ski, apporte ou y collecte encore le courrier. Sens du service oblige. Persistance d'un maillon social entre les communautés et maisons plus isolées.

Sa cuirasse en fonte jaunie a traversé plusieurs guerres et révoltes.
A l'heure de la modernisation de la Poste, elle joue l'insolente et résiste tout aussi bien aux éléments qu'aux hommes.
Elle mériterait une médaille.

lundi 31 mars 2008

Ramages des pins de la Côte d'azur en 1920

© Collection privée BROCARD II.

Chaleur douce d'un soir. Rythme bruissant des vagues de la Méditerranée. Un pin jumeau offre dans un effet d'ombre chinoise ses rameaux à la lumière.

Ce fut sans doute un arrière grand-père qui prit ce cliché double en 1920. Une plaque de verre destinée à un Vérascope en fait. La teinte sépia accentue l'impression de douce quiétude de ce moment, juste quelques heures avant le couché du soleil.

Prendre place en ce lieu. Se lover au coeur de ce tronc. Ressentir les vibrations de l'arbre résistant au vent du large. Et contempler un temps la mer au balancement immuable...

dimanche 16 mars 2008

Envoyé special : Aborigènes, la fin des rêves [1]

Envoyé special : Aborigènes, la fin des rêves [1]
Vidéo envoyée par enzo564

Quelques extraits de l'émission de France 2 la semaine dernière sur "Aborigènes la fin d'un rêve", avec deux vidéos mise en ligne.

"Ils sont la mémoire et le premier argument touristique de l’Australie moderne. Mais aujourd’hui les 400.000 aborigènes et leur culture millénaire sont à la dérive. L’alcoolisme, additionné à la pauvreté et au désœuvrement font des ravages. Alors, il y a quelques mois, le gouvernement fédéral a lancé une gigantesque opération militaire et sanitaire. Il s’agit officiellement de sauver les aborigènes d’eux-mêmes et souvent malgré eux : l’alcool et la pornographie leur sont désormais interdits. Les communautés indigènes sont plus que jamais surveillées, encadrées par des Australiens blancs. Opération humanitaire ou triomphe de deux siècles de colonisation et d’assimilation ? Emmanuel Ostian et Gilles Jacquier sont partis à la recherche de ce peuple enraciné dans ses terres et ses légendes. Le rêve y est le fondement de tout : c’est l’histoire de la création du monde. Mais il est en train de disparaître…"

Envoyé special : Aborigènes, la fin des rêves [2]

Envoyé special : Aborigènes, la fin des rêves [2]
Vidéo envoyée par enzo564

Quelques extraits de l'émission de France 2 la semaine dernière sur "Aborigènes la fin d'un rêve", avec deux vidéos mise en ligne.

"Ils sont la mémoire et le premier argument touristique de l’Australie moderne. Mais aujourd’hui les 400.000 aborigènes et leur culture millénaire sont à la dérive. L’alcoolisme, additionné à la pauvreté et au désœuvrement font des ravages. Alors, il y a quelques mois, le gouvernement fédéral a lancé une gigantesque opération militaire et sanitaire. Il s’agit officiellement de sauver les aborigènes d’eux-mêmes et souvent malgré eux : l’alcool et la pornographie leur sont désormais interdits. Les communautés indigènes sont plus que jamais surveillées, encadrées par des Australiens blancs. Opération humanitaire ou triomphe de deux siècles de colonisation et d’assimilation ? Emmanuel Ostian et Gilles Jacquier sont partis à la recherche de ce peuple enraciné dans ses terres et ses légendes. Le rêve y est le fondement de tout : c’est l’histoire de la création du monde. Mais il est en train de disparaitre…"

jeudi 13 mars 2008

Aborigènes, la fin des rêves

A ne pas manquer ce soir dans l'émission "Envoyé Spécial", un reportage sur "Aborigènes, la fin des rêves", réalisé par Emmanuel Ostian et Gilles Jacquier. RDV à 20h55 sur France 2, ce jeudi 13 mars.

"Ils sont la mémoire et le premier argument touristique de l’Australie moderne. Mais aujourd’hui les 400 000 aborigènes et leur culture millénaire sont à la dérive. L’alcoolisme, additionné à la pauvreté et au désœuvrement font des ravages. Alors, il y a quelques mois, le gouvernement fédéral a lancé une gigantesque opération militaire et sanitaire. Il s’agit officiellement de sauver les aborigènes d’eux-mêmes et souvent malgré eux : l’alcool et la pornographie leur sont désormais interdits. Les communautés indigènes sont plus que jamais surveillées, encadrées par des Australiens blancs. Opération humanitaire ou triomphe de deux siècles de colonisation et d’assimilation ? Emmanuel Ostian et Gilles Jacquier sont partis à la recherche de ce peuple enraciné dans ses terres et ses légendes. Le rêve y est le fondement de tout : c’est l’histoire de la création du monde. Mais il est en train de disparaître…" Source : France 2

lundi 10 mars 2008

Premiers pas d'une collection d'art aborigène

© Barbara Long Kngwarreye, Utopia. 175 x 150 cm.

Suite au billet "Badinage de collectionneur...", je souhaite vous présenter d'un coup, quelques peintures et objets aborigènes collectées sur ces dernières années. Bien souvent des visiteurs du blog me disent avoir des difficultés à parcourir cette section d'une traite, étant peu familiers avec une navigation chronologique ou par l'usage des mots clefs.

Message entendu. Sous la forme d'une "liste à la Prévert", voilà près de 40 oeuvres rassemblées sur le blog, avec à chaque fois une illustration, une présentation et de temps en temps vos commentaires enthousiastes ou érudits.

Un billet sans image reste bien souvent austère. A l'occasion de cette publication, j'aimerais donc mettre en avant une oeuvre de l'artiste aborigène Barbara Long Kngwarreye, pas très connue, dont le travail est ici formidable à la fois par la complexité des sens suggérés, et la taille de la toile, autour de 170 x 150 cm. Elle fut également présentée dans un billet du blog en janvier 2007.

Vous pouvez choisir les billets en fonction du sujet. L'idéal est de commencer par la fin.
Ou bien vous pouvez ouvrir une grande partie des messages sur une page, les uns à la suite des autres. Pour cela il vous suffit de cliquer ici, puis en bas de page, de cliquer sur "messages plus anciens" pour visionner la suite.

Bonne découverte ou re-découverte.
Je vous souhaite une excellente semaine.

vendredi 7 mars 2008

Un outil "passeur" de mémoire

© Collection privée BROCARD II.

Depuis 30 ans ce silex m'accompagne. Tel une simple au pierre au début. Puis comme un point d'interrogation au fil des ans. Une sorte de question sur les origines. Une invitation au rêve, à la découverte des premiers hommes.

Il me fut donné par mon père à l'occasion d'un retour d'une mission en Algérie. Un beau cadeau, riche de sens, bien au-delà des souvenirs d'aéroport dans les années 70. Il fut trouvé à l'occasion d'un jogging en plein Sahara, autour des puits de pétrole de Mereksen.

Cet objet tout droit sorti du paléolithique joua sans doute un rôle dans ma passion pour le monde des objets, comme un témoin, un outil "passeur" de mémoire, un passeport pour l'histoire.

Il convenait de le manier avec précautions tant la lame est coupante. Le fil accentué devait permettre de dépiauter une bête, de découper un os pour en récupérer la moelle. La prise en main est toujours idéale aujourd'hui, comme un outil bien pensé par d'autres hommes il y a plus de 150 000 ans.

Mesures de grain et doléances, de la France au Yemen

Il fut un temps où chaque province avait ses propres mesures pour vendre ou acheter des grains. Où chaque Seigneur décidait de son étalon pour les taxes en fonction de sa cupidité... Où chaque meunier prennait quelques libertés pour pondérer l'efficacité de son labeur.

En France, les cahiers de doléances de 1789 conduisirent le peuple à réclamer plus d'équité quant aux jeux des mesures. Les exemples et citations sont édifiantes.
«L’ordre de la noblesse qui possède des biens à l’infini, loin de nous soulager, ne cherche que les moyens de nous accabler et de nous ruiner[...] On ne connaît point le poids ni la mesure des boisseaux avec lesquels les messieurs seigneurs perçoivent leurs rentes. Tel seigneur a un boisseau qui contient six mesures, tel autre sept, tel autre huit», demandait le Tiers Etats dans la région d'Angers.
«C’est enfin dans les marchés que les grainetiers s’entendent à verser les grains dans les mesures avec tant de légèreté que même la contenance ne peut s’y trouver», rajoutait le peuple dans la région d'Angoulème.

Dans d'autres régions du monde, les enjeux s'avéraient de même nature comme le souligne cette mesure à grain collectée au Yemen. L'écriture gravée dans le bois est particulièrement fine et travaillée toute en boucles et déliés. Le bois fragile, sans doute un coeur de palmier, a été renforcé par un cerclage en fer garantissant un usage plus pérenne.

De belles mesures à grain européennes au Musée du MEG à Genève.

mardi 4 mars 2008

Rêver et rencontrer Babylone...


Avant d'arriver à Babylone, notre imagination battait la chamade. Nous rêvions de ce nom mythique attaché à l'histoire du monde. Cette rencontre avec cette ville nous semblait presque improbable. C'était pour une partie d'entre nous, un peu comme si un des patriarches de la Bible se présentait devant nos yeux, dans un délire anachronique.
Des images habitaient notre pensée. Celles de tableaux anciens représentant la Tour de Babel. Celles merveilleuses, idéalisées, des jardins suspendus. Celles étranges, toutes pointées vers le ciel, des temples sacrés formant ziggourats.

Aller à Babylone, revenait également à conjuguer les mythes des illustres figures au pluriel. La mort du Grand Alexandre dans les murs de la ville, le 13 juin -323. Il avait 33 ans. La transformation de la Cité par l'inoubliable Nabuchodonosor, qui offrit au monde d'autres joyaux comme la porte d'Ishtar, aujourd'hui à Berlin...

Comme un livre maintes et maintes fois recommandé, nous prenions le risque de tant idéaliser le lieu... que la déception pourrait être au rendez-vous. Il n'en fut rien. Certes il ne reste de la Tour de Babel qu'un immense trou béant. Les Ziggourats ont fondu, éprouvées par l'humidité rongeant leurs briques crues d'argile. Les jardins suspendus furent peut-être construit dans la ville de Ninive, toute proche... Mais d'immenses champs laissent encore deviner les restes adoucis des murs de cette Cité d'exception.


Saddam Hussein fut inspiré par le lieu. Il reconstruisit une partie du palais avec des briques chiffrées à son nom, comme Nabuchodonosor en son temps avait osé inscrire "Moi, Nabuchodonosor j'ai réalisé ce qu'aucun roi n'avait jamais fait..." en lettres cunéiformes sur quelques murailles.
Saddam fit également édifier sur une colline dominant l'Euphrate et la Cité, un des palais dont il avait le secret, et qu'il multipliait aux points cardinaux de sa dictature. Nous n'avions pas l'autorisation de prendre ce cliché. Avec un zoom et quelques ruses j'essayais de saisir cet édifice moderne rompant avec le côté intouchable du lieu.

La luxuriance de la végétation contraste nettement avec le désert si proche et laisse entrevoir ce que fut cette ville hier, carrefour de cultures, de civilisations, à la richesse légendaire.
L'eau si proche avec l'Euphrate, indispensable à la vie conduisit également la ville à sa perte.

L'homme ne pouvait impunément arroser, et arroser encore pendant des siècles sur une terre brûlée par le soleil. L'évaporation laissait sur le sol de multiples sels minéraux. L'irrigation apportait l'eau mais ne lessivait pas la surface comme lors des crues en Egypte. En profondeur, de chlorures en chlorures, la terre devenait impropre à l'agriculture. Ce fut un lent déclin. Il pourrait inspirer des expériences d'irrigation menées aujourd'hui en Libye ou ailleurs.

Les chantiers de fouille restent considérables à Babylone. A la croisée des rues, nous trouvions encore en 1997, des briques portant des cartouches cunéiformes, des restes brisés des murailles en terre cuite vernissée, d'un bleu lapis-lazuli profond... Longtemps encore cette ville fera rêver les hommes. Comme cet après-midi, où nous lisions au bord de l'Euphrate les textes de l'ancien testament dédié à cette capitale. Des phrases si anciennes, presque poétiques, déconnectées du réel, prenaient vie sous nos pieds, enracinant cet ouvrage.

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mardi 26 février 2008

L'Art des Magdaléniens : les deux Bisons d'argile

© Cliché Bégouën*

La découverte de grottes préhistoriques berça mon imaginaire. Dans la famille, on évoquait souvent devant nous l'invention des Cavernes du Volp en Ariège, par le Comte Bégouën et ses trois fils.

Max, un des frères était l'ami de mes arrières grand-parents. Il vint souvent passer des vacances en Provence chez nous. Lors des repas, j'imagine les récits qu'il devait raconter devant ma grand-mère fascinée. Je ne l'ai jamais rencontré mais notre mamie nous conta l'histoire d'oncle Max et de la découverte des bisons d'argile sur leur propriété avant la guerre de 14. Un rêve d'adolescent... Un mythe pour paléontologue... Cette oeuvre reste aujourd'hui l'unique sculpture d'argile ayant traversé la Préhistoire jusqu'à nous. Sans doute d'autres ornaient-elles les grottes de cette époque mais l'érosion fit son ouvrage.

Ces derniers jours, je retrouvais quelques notes manuscrites de Max Begouën, en errata d'un ouvrage de l'Abbé Breuil* publié par le CNRS en 1958. Elles étaient accompagnées de photos originales en noir et blanc également annotées.
Tout commence comme un roman d'aventure...

© Cliché Bégouën*

En 1912, à plusieurs reprises durant les vacances d'été, les trois frères pénétrèrent sur un radeau composé de bidons de pétrole vide dans les galeries souterraines du Tuc d'Audoubert. Dans ce large complexe se glisse la rivière du Volp en Ariège. De lacs en lacs, après un parcours de plus de 2 km sous terre, ils arrivèrent dans des galeries inférieures. Des inscriptions indiquaient que d'autres les avaient déjà précédés au XVIIIe siècle.

Le 10 octobre, "les trois jeunes gens prirent un couloir ascendant. Face a une draperie de stalagmites, Max Begouën eut l'intuition qu'elle obstruait un passage. Il la brisa, pénétrant, le premier, depuis l'âge du Rennes, dans une sorte de long couloir. L'après-midi, avec ses frères et François Camel ils en firent l'exploration, poussant jusqu'à une dernière salle où, contre une roche, deux Bisons d'argile s'appuyait**". Ce male et cette femelle les attendaient depuis 15 000 ans.

© Cliché Bégouën*

{EDIT} du 28/02 à 2h AM. Ces bisons d'argile apparaissent lisses, avec à peine quelques craquelures, comme si quelques heures après l'ouvrage l'humidité commençait juste à quitter la matière. Il n'y a pas de poussière. Pas d'érosion. Pas d'inclusions étrangères. Je reste émerveillé par la délicatesse de ce travail tout dans l'expressivité et la simplicité. Les contours sont francs. En peu d'éléments l'essentiel y est rassemblé. Cela signe des capacités élevées à l'abstraction et la subtilité du niveau de civilisation de ces artistes.
Les bisons sont grands avec une taille autour de 30 cm chacun et suscitent des questions : dans quel rite chamanique ces formes sortirent de terre, puis à quelques espaces de là, s'envolèrent, pour imprimer les parois de multiples fresques ? Y a t-il une parabole cachée ? Certainement. Mais 17 000 ans plus tard nous avons perdu le lien avec ces hommes, en tous points : pensée, mythologie, techniques... Il ne reste plus aucun pont, contrairement à la culture aborigène où des hommes d'aujourd'hui vous explique encore des fresques d'il y a 40 000 ans.
A quelques mètres des bisons figurent imprimés dans la glaise des pas d'enfants et de jeunes adultes, fortement ancrés dans le sol en appuyant sur les talons. Souhaitaient-ils suggérer les pas des bisons ? Ou un chemin initiatique en lien avec les fresques et la typologie du lieu ? Nous n'en saurons rien. Il reste un ensemble inoubliable, d'une rare fraîcheur, comme un trésor offert au présent./{EDIT}

La découverte du Tuc d'Audoubert date du 20 juillet et celle des Bisons d'argile du 10 octobre 1912. En juillet 1913 fut exploré le Touréou. Contrairement à ce qui est indiqué dans l'ouvrage ci-dessous, c'est François Camel et Max Bégouën qui descendirent les premiers dans l'aven indiqué par un paysan. Le Comte Bégouën resta à l'entrée avec ses fils Jacques et Louis, de ce qui deviendra bientôt la grotte des trois frères.

L'ensemble de ces kilomètres de galeries offrirent de magnifiques peintures rupestres, gravures, mobiliers de l'époque du Magdalénien. Une partie des fouilles et de la collection Bégouën furent données au Musée de l'Homme dont de superbes propulseurs en os, des plaquettes gravées, tandis que des bestiaires peints ornent encore aujourd'hui les parois des différentes grottes comme celle du sanctuaire ou des trois frères avec plus de 600 oeuvres rupestres relevées par l'Abbé Breuil. Ces galeries sont aujourd'hui fermées au public.

Le Comte Henri Bégouën publia différents ouvrages ou articles dont certains sont disponibles sur la toile, comme les bases magiques de l'art de la Préhistoire.
Wikipédia consacre une page à la grotte des Trois Frères.
Si vous avez l'intention de visiter la région, quelques indications sur la vallée de Montesquieu Avantes.

Aujourd'hui, un de ses descendant, Robert Bégouën est conservateur des différentes grottes et organise des conférences sur les découvertes réalisées sur place comme le fameux sorcier, rare figure humaine de cette époque.

(*) La mention du © sur ces clichés probablement réalisés par la famille Bégouën reste une supposition, sachant que les photos originales comportent une mention manuscrite du sujet, sans indication de l'auteur de la photo. Ces photos ne sont cependant pas libres de droit.

(**) Les Cavernes du Volp" Trois Frères - Tuc d'Audoubert, CNRS par Henri Bégouën et l'Abbé H. Breuil. Plus notes manuscrites de Max Begouën.


lundi 18 février 2008

Daniel Walbidi : nos anciens ont besoin de peindre...

© Copyright 2002 Daniel Walbidi All Rights Reserved
Provenance : Short St GalleryCollection privée BROCARD II.

Souvent j'hésite à mettre en ligne des peintures aborigènes, excepté pour la communauté de Papunya et pour certaines oeuvres provenant de la Short St Gallery, dont j'ai reçu l'accord ou des encouragements. L'ensemble des créations aborigènes sont en effet soumises à des règles de publication et des droits d'auteurs rigoureux. Prenez par exemple l'acheteur d'une peinture. Il peut disposer de la toile à sa guise mais ne possède pas le droit à l'image associé à cette création. Elle reste la propriété de l'artiste et de sa communauté, tout du moins de son vivant.

Un collectionneur ne pourra pas éditer un catalogue de sa collection sans rechercher l'accord des différents peintres. Cela devient encore plus compliqué quand les artistes sont décédés. Leur photo ou celle de l'oeuvre pourrait offenser leurs proches, ou perturber les périodes de deuil.

Il existe bien entendu des dérogations, pour assurer la promotion de l'art aborigène ou la vente des peintures, en particulier dans les nombreuses galeries en ligne sur internet. Sur ce blog, aucune peinture n'a réellement vocation à être vendue. Je cherche juste par une mise en perspective à partager une passion pour cet art si singulier, pour ces hommes héritiers des premiers mythes de l'humanité, pour ces populations abandonnées dont l'art est une des planches de salut.
Acheter une oeuvre à une communauté ou provenant d'elle, permet ainsi de soutenir les efforts de développement des aborigènes d'aujourd'hui. N'y a-t-il de plus beau témoignage que ces supports transmettant une partie des signes tangibles de leur savoir, avec discrétion, en préservant leur secret, dans l'harmonie des éléments, avec une densité spirituelle ?

Cette semaine, je viens enfin de recevoir cette peinture de Daniel Walbidi, un jeune artiste déjà évoqué sur le blog à différentes reprises, ici, ou là, ou bien encore sur ce dernier billet. La toile mesure 180 x 63 cm et fut présentée dernièrement lors d'une exposition solo de Daniel dans l'espace Mary Place à Sydney. Son travail des couleurs autour des fleurs et des algues de la côte, la délicatesse des points entre sable et pétales, la vision topographique des espaces traditionnels de sa communauté, s'expriment tous dans une dynamique et une composition ré-inventée fascinante.

Un article fort intéressant du journal "The Australian" vient d'être consacré à Daniel il y a deux semaines : our old people need to paint... Un jeune mouvement vient de naître.

lundi 11 février 2008

Lumière à travers des grilles...

Lumière à travers des grilles... Cette photo, ce billet pourrait être le titre d'un film. Un court métrage porteur d'un message d'espoir, d'un hommage aux Hommes injustement emprisonnés dans les prisons du monde. Aujourd'hui, les exemples ne manquent pas. Sur l'ensemble des continents, jusqu'aux plus grandes démocraties.
Ils révoltent un enfant. Touchent à peine un adulte. L'indifférence, l'oubli, deviennent la lèpre de nos temps modernes.
Opposants politiques... Pseudo terroristes... Otages... ils sont des légions, privés de leurs droits.
Il serait difficile de tous les citer. Guantánamo révulse depuis 6 ans déjà. Des figures emblématiques soulignent tous ces captifs pour leurs idées : Ingrid Betancourt, Aung San Suu Kyi... A côté de cela, de façon collective, les violations des droits humains sont multiples au Darfour, en Palestine, en Irak, au Soudan... Et dans bien d'autres pays qui luttent contre le terrorisme avec presque les mêmes méthodes... Penser à eux, ne jamais les oublier, est déjà un premier pas d'une longue marche vers la liberté.

Lumière à travers des grilles... Cette formule pourrait être une leçon de vie. Celle d'un grand-père à son petit fils. Le témoignage de quelques règles de sagesse à la fin d'un parcours. Comme un cadeau d'un esprit à une tête en devenir. A une pensée qui aura tant de difficultés à construire ses vérités. Comme un passeport pour passer des caps, grandir, développer sa vision d'un projet de vie.
Tant de choses que j'aurais aimé que notre dernier grand-père transmette. Il y fut invité. Mais aujourd'hui il ne le fait pas. Certes il témoigne de son parcours, des grandes rencontres de sa vie, de ses enthousiasmes théologiques, d'engagements marquants, d'anecdotes transmissibles... Mais pas de leçons de vie. Tout cela démontre une pudeur toute respectable, une volonté de gérer son image avec sobriété, le choix de laisser à chacun construire son oeuvre. Du haut de ses 93 ans, j'aurais pourtant tant aimé apprendre de lui ce qu'il retient de cette existence, quelles expériences il en retire, quels enseignements il pourrait partager... Cela sera sans doute pour une autre fois...

Lumière à travers des grilles... Cette illustration pourrait faire penser à un cahier d'écolier, couvert de mots, portés par des lignes. Elles racontent l'histoire d'un monument qui n'existe plus. Derrière cet ensemble défensif du fort de Qaït Bey, c'est un ouvrage mythique qui se cache. Il illumina les mers de ses feux, rayonna du savoir rassemblé dans la bibliothèque de la ville. Hier, à cet endroit, s'élevait une des dernières merveilles du monde antique. Puis «…en l’an 1303, le 8 août, il y eut un grand tremblement de terre à Alexandrie qui fit tomber le Phare et bien le tiers de la ville. »* Quelques éléments du fort, en granit antique, suggèrent une ré-utilisation des matériaux. La mer y cache la porte monumentale bientôt ré-élevée dans une anastylose... Aujourd'hui il ne reste que les grilles des mots pour en parler. Mais la lumière éternelle du phare des phares est toujours là, au coeur du fort, et dans l'imaginaire de Hommes.

(*) Source : Thalamus Parvus, chronique romane des XIII/XVIIe siècles, 1836.

jeudi 7 février 2008

Pouvoirs et lumières diaphanes du Yemen

© Collection privée BROCARD II.

Ces amis ne voulaient pas aller au Yemen. Ce pays ne leur disait rien. Proche de l'Arabie Saoudite, il ne devait y avoir là-bas que sable et désert. Pas question d'y passer les vacances d'été. Cela leur semblait tout à fait incongru et caniculaire.

J'insistais. A l'aide de bouquins, photos à l'appui, ils découvrirent des montagnes, le mythe de la Reine de Saba, l'origine du café, la terre de l'encens et de la myrrhe... Les montagnes cultivées en terrasse, les citadelles haut-perchées... Les plages de sable blanc de l'Océan Indien... La Manhattan du désert... Le rêve d'un été inoubliable prenait forme.

Nous ne furent pas déçus. Ce pays est livré dans son écrin à qui sait l'approcher avec discrétion. Aucun touriste cette année là. Juste un petit groupe avant nous. Le terrorisme avait commencé à frapper et à inquiéter les esprits. Si nous avions suivi les recommandations des Affaires Etrangères, nous ne serions d'ailleurs pas partis.

Ces avis sont étranges. Ils invitent à éviter beaucoup de dictatures. Alors que ces pays sont des paradis pour touristes, sans délinquance, avec un haut niveau de sécurité assuré par le pouvoir en place. Les démocraties de leur côté, offrent beaucoup moins de garanties. Certains s'amusent à voir dans ce dernier système politique, le plus fragile de la planète, là où l'humanité a le moins d'expérience, quelques siècles à peine, alors que nous cherchons à l'imposer partout. Inversement les pouvoirs forts et les logiques tribales ont été expérimentés durant des millénaires. Cela me laisse vraiment songeur... sans prendre une option radicale pour un système ou l'autre.

Sur un haut plateau proche des 3000 m, nous rencontrons le chef de nombreux villages, à plusieurs heures de distance les uns des autres. Il marcha un temps avec nous. Sa voix était posée, calme, sa diction précise. Avec justesse et bienveillance, son regard vif jaugeait ses semblables. Sa marche était celle d'un homme aguerri, toutefois aidé d'un bâton. Il portait sa jambiya avec noblesse, ses vêtements figuraient une silhouette élancée. Un réel charisme émanait de lui. Nous ne comprenions pas sa langue. Il inspirait à nos guides un profond respect bientôt contagieux... Et pourtant, il avait tout juste 18 ans !

Ce prodige éveilla notre curiosité. Comment un jeune homme pouvait-il avoir été choisi par tant de communautés distinctes pour en être leur chef ? Si jeune ? A un âge où dans d'autres pays, les adolescents n'ont guère de crédibilité ? Cherchent leurs chemins ? Eprouvent les limites du système ? En fait cela n'étonnait pas du tout nos guides. Ce garçon, orphelin, avait été pris en charge par son grand-père, sage et respecté par tous. L'ancien partagea avec lui son expérience de la nature humaine, du don de soi, de l'engagement pour la communauté. Il lui appris à muer son ambition personnelle en projet et vision collective, à les conduire de façon volontaire, dans l'abandon du moi... Nous étions impressionnés. Aujourd'hui, ces concepts semblent inversement, si éloignés de la vie politique de notre hexagone...

Sur cette lampe à huile en albâtre, il est possible de disposer près de 15 mèches. Elle éclaire ainsi avec éclat la maison, ou les lieux de culte. L'albâtre s'illumine de ses feux, devient lumière lui-même, semble comme une illusion au bout de sa chaîne, brûlant. Il révèle le relief autour de lui tout en s'effaçant.

Cette lampe semble comme la métaphore du chef, d'un guide, qui révèle les talents, oriente et s'efface à son tour. Tel ce grand-père qui partagea son savoir. Tel ce jeune qui prend aujourd'hui la suite... La lumière, comme le pouvoir, peuvent ainsi prendre des tonalités diaphanes au coeur du Yemen.

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Néolithique : meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop vite ?

© Collection privée BROCARD II.

"Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop vite..." Je me souviens de cette comptine chantée dans nos tendres années. La farine se faisait toute seule, sans effort, sous l'effet conjugué du vent et de la force démultipliée des multiples engrenages. Quel niveau technique nous avions atteint pour remplacer l'huile de coude par une brillante mécanique. C'était juste il y a un siècle ou deux. Autant dire hier.

Quelques millénaires plus tôt, un homme travaillait des grains sur cette meule de pierre, avec modestie, en petite quantité. Il destinait le fruit de son travail à sa famille ou petite communauté. Accroupi, écrasant avec force le blé ou l'orge sur la pierre, cette tâche devait être bien pénible. Les squelettes des hommes de cette époque portent les traces de cet effort. Les os ont été altérés, les cartilages profondément abîmés, suscitant l'intérêt des ostéo-archéologues.

Je trouvais cette petite molette il y a de nombreuses années sur les routes d'un trek en Libye. Nous étions en plein Sahara, au sein du massif de l'Akakus. Le groupe avançait dans le creux de la vallée pendant que je sillonnais les crêtes. Des hommes durent s'installer quelques instants en ce lieu stratégique. Des restes de taille de silex, quelques meules ou molettes étaient encore posées dans les interstices de la roche.

La meule quant à elle provient d'une ancienne collection européenne et atteste d'une origine Mauritanienne. Chacun de ces deux objets, le geste patient et laborieux de nos anciens se rencontrent et se combinent sur cet objet ovale tant caractéristique de l'âge de la pierre.

On attribue souvent la naissance de la farine à la sédentarisation des hommes, à cette transition entre la dynamique perpétuelle du nomadisme et l'établissement des premiers villages et cités autour de 7000 av. J.C. Cependant, l'homme commença bien plus tôt à collecter des grains dans la savane et à les goûter les jours de disette.
Ils découvrirent très vite qu'une pâte se forme en bouche comme un chewing-gum si vous les machouillez. L'idée d'une bouillie ou d'une pâte à cuire n'était plus très loin. L'intérêt de réduire ces semences en farine à une échelle plus importante devenait accessible.
Les meules pourraient ainsi être bien plus anciennes, autour de 11500 ans avant nos jours.

La meule néolithique engendra de multiples descendants. L'histoire des moulins pouvait commencer. Les moulins à bras s'avéraient exigeant pour chacun. Les moulins à sang furent tirés par des bêtes ou des hommes encore assez récemment en Afrique ou au Moyen-Orient. L'époque romaine inventa avec succès les moulins à eau. Les moulins à vent vinrent ensuite et restent immortalisés dans notre imaginaire par Don Quichotte.

"Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop vite..."

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