lundi 2 janvier 2012

Inititiation et inventeur dans l'art contemporain


©Nora Wompi, Kunawarritji, 2009. Acrylic on linen, 150 x 100cm
Collection privée Brocard II

Puis-je vous révéler que l'art contemporain ne m'attirait pas du tout il y a encore quelques années. Je le trouvais dénué de sens, tremplin de son propre vide, expression d'un mal être d'enfant gâté.

J'étais totalement hermétique aux messages de nos artistes occidentaux. Certaines oeuvres pouvaient certes m'interpeller, susciter des questions, ou me dégoûter. Je n'étais pas dans l'indifférence mais peut-être plus dans le rejet.

Dans notre famille, nous avions été dans l'histoire des grands collectionneurs en France ou en Russie. Enfants nous avions été confrontrés en partie à de belles choses. Mais dans l'un comme dans l'autre, ces initiations ne furent fondées que sur un terreau bien classique : primitifs flamands, art du XVIIe ou du XVIIIe siècle. Nos anciens ne s'intéressaient pas à l'art de leurs contemporains. Un peu comme la majorité des amateurs, ils avaient peut-être besoin du "blanc seing" des institutions et musées pour s'aventurer vers certains artistes. Cela ne les empêchaient pas d'avoir du goût, de prendre des risques, de redécouvrir des talents oubliés comme Georges de La Tour, ou de partager leurs aventures de collectionneurs avec le plus grand nombre dans des expos au Goum sur la Place Rouge. Cependant ils n'étaient pas tout à fait des aventuriers dans le domaine de l'art, à l'écoute des mouvements de leurs époques, et se faisaient conseiller par de grands marchants.

Je ne peux envisager de comparaison. Ma démarche modeste, à une tout autre époque fut cependant totalement différente. Je crois que j'ai découvert l'art en partant d'un socle de base. Non pas au travers d'une étude académique, mais de façon inconsciente en suivant mon intérêt pour l'histoire humaine.
En fait, j'ai entamé mon périple dans le monde de l'art en débutant par l'âge de la pierre taillée.

Ce fut l'époque où je traversais chaque année une petite partie différente du Sahara à la recherche de pierres taillées, de meules polies, trouvant dans certaines pièces bien autre chose qu'un simple rôle utilitaire. Il y avait dans des couteaux et flêches en silex un talent indéniable et une recherche esthétique dans l'inclusion de certains défauts au coeur de la construction. Le sens utilitaire et plastique de l'outil m'émouvait. Je passais dans le creux des dunes à la recherche de ces vestiges, sésame vers mes premiers pas dans l'art.

Puis je me suis interessé aux peintures rupestres dans les grottes et sur les falaises dans le lointain paléolithique ou aux derniers âges du néolithique. Les effets de mouvements, les mariages des formes de la roche avec les muscles ou postures des animaux, les teintes vivantes... tout cela me rendait fou de joie à chaque découverte.

Mon fil rouge fut le chemin sinueux de l'humanité et de la naissance de l'art. Tout se trouvait presque en place pour que je sois disposé à appréhender l'art aborigène. Il répondait en écho à ces nomades du Sahara, à quelques millénaires de distance mais dans une similaire communauté de pensée. Je ressentais une réelle vibration dans ce langage pictural, spirituel, des premiers hommes modernes ayant quitté l'Afrique il y a 80 000 ans.

L'influence du désert me conduisit à sélectionner des toiles avec des teintes naturelles ou proches de celles de la terre. Ainsi sans m'en rendre compte je suivais la dynamique du mouvement d'art aborigène à Papunya. Puis j'osais aller plus loin vers des compositions plus audacieuses offrant les délicieuses nuances de l'acrylique à Utopia, puis ensuite à Bidyadanga, avant d'aborder d'autres communautés.

Dans cette démarche de collection il est souvent nécessaire d'acquérir des oeuvres bien au-delà de ses moyens dans une sorte de petite folie nourrissière. Je me rends compte sept ans plus tard, que les artistes aborigènes m'ont porté et accompagné sur les routes du monde de l'art. Chaque peintre rencontré à travers les toiles a changé mon regard, ma perception des couleurs, mon appréhension sensible d'un monde nouveau.

Hier je n'arrivais pas à rentrer en communion avec l'art contemporain. Finalement après toutes ces années je dois reconnaître que c'est l'art aborigène, qui m'a ouvert les yeux.
L'élan créatif des artistes, leur sens inné de la composition, l'audace investie dans les formes traditionnelles et les choix des couleurs, m'invitèrent dans le monde artistique contemporain. Il fut mon passeport, ma lettre d'introduction.

Il ne convenait plus d'établir un dialogue entre art aborigène et art contemporain.
L'art aborigène devenait pour moi un inventeur d'art contemporain, au même titre que les inventeurs de trésors. Il me servit de porte d'entrée pour comprendre et aimer nos artistes occidentaux. Il devenait fer de lance, presque "manifeste" dans mes rencontres artistiques.

De la pierre taillée aux créations acryliques, mon chemin fut long et j'espère qu'il n'est point terminée, même si la crise jette quelques ombres sur les prochains mois ou années.

Dans la toile présentée ci-dessus, j'aimerais revenir sur le beau témoignage artistique de l'artiste Nora Wompi, tout à fait unique sur sa culture et la philosophie de ses pères et mères, itinérant du désert autour du site "Well 33" sur le route de "Canning Stock". Un autre toile plus récente de l'artiste fut présenté ici sur le site.

lundi 19 décembre 2011

Conférence sur l'art aborigène "Des origines du mouvement à la création contemporaine"

Conférence sur l'art aborigène "Des origines du mouvement à la création contemporaine"

le 21 novembre 2011, Bruxelles

Sur une île continent, les centaines de communautés aborigènes et autant d'artistes, peuvent dérouter l'amateur d'art.
Les matériaux sont légion : toiles acryliques, écorces peintes, paniers, sculpture, objets totémiques ou usuels.
Les palettes de couleurs restent infinies, des nuances multiples de l'acrylique aux codifications sacrées et plus restreintes des ocres ou kaolins.

Se retrouver dans ce dédale devient presque un challenge. Que chercher, vers quoi porter son attention, quel fil rouge utiliser ? Ces questions taraudent souvent les curieux en art aborigène.

Avec quelques amateurs d'art, cela nous donna l'idée d'inviter Georges Petitjean, conservateur du Musée d'Art Aborigène d'Utrecht, pour une conférence à Bruxelles le 21 novembre dernier sur "des origines du mouvement à la création contemporaine".

Son approche du mouvement artistique fut tout à fait originale, à la fois scientifique et esthétique, dans une invitation à la découverte de ce monde selon trois dimensions : l'espace, le temps, la spiritualité aborigène.

Durant près de deux heures, il nous a accompagnés pas à pas sur la carte de l'Australie, à la rencontre de chaque communauté.
Le foisonnement des styles artistiques, la complexité des œuvres prirent tout à coup plus de sens, juxtaposés aux paysages, dans la matrice spatio-temporelle qui les a vus naître.

Cela me faisait également un peu penser au magnifique livre de la collection Laverty, où des photos incroyables de paysage dialoguent avec des peintures.

Entre nomadisme dans le plus simple appareil il y a à peine 50 ans, et la richesse créative d'aujourd'hui, il prit le temps de décortiquer avec nous quelques peintures et de souligner le caractère presque figuratif de certains œuvres perçues de prime abord comme abstraites.

Aux questions portées sur le caractère contemporain du mouvement artistique, il offrit l'angle singulier des toiles qui isolent, démultiplient et extrapolent certains motifs aborigènes puissants, et donnent ainsi un effet nouveau de vibration, d'ondulation, de profondeur.

Un autre langage artistique prend forme, se détache de la tradition, introduit une rupture dans la continuité.
Ce fut à nouveau un grand moment de partage et d'échanges autour de l'art aborigène.

vendredi 18 novembre 2011

BE MY GUEST. 10 encounters with Aboriginal art

AAMU - Exhibition Be my Guest


Le conservateur du musée d'art aborigène d'Utrecht dispose d'un fil rouge, d'une sorte de leitmotiv incarné à chaque exposition : changer votre regard sur l'art aborigène, établir un dialogue avec l'art contemporain...

Cette signature entre art nomade et art contemporain s'exprime souvent avec audace et offre des jeux de correspondance entre différentes cultures.

Pour cette exposition "Be my Guest : 10 rencontres avec l'art Aborigène", des artistes occidentaux ont été invités par Georges Petitjean, à former un couple en sélectionnant une oeuvre dans chaque culture, et à partager leurs émotions et choix artistiques.

Le dialogue fonctionne, nourrit la rencontre entre ces deux univers, les rapprochent.

Néanmoins, il faut l'avouer, les sélections des artistes ne sont pas toujours évidentes. On reste certaines fois un peu sur sa faim. La découverte est exigeante.

Cependant, dans certaines pièces, comme sur cette photo sélectionnée, l'émotion passe.

Cet enfant de Papouasie, seul, au ventre gonflé peut-être gonflé par les carences, la peau blessée, le tee shirt tailladé suggère l'exigence de la vie nomade, les scarification rituelles, sur cette terre des origines toujours en mouvement.

Dans la pièce, sa présence s'incarne à travers le vêtement rapporté, disposé sur un buste en face de la photo grandeur nature. L'oeuvre d'art est complète et comprend dans son intégralité la photo y compris le mannequin.

Sur la droite une grande peinture de l'artiste aborigène Sally Gabori, -très recherchée actuellement, dont les toiles s'envolent de plus en plus-, répond aux stigmates du corps et du vêtement par un tableau hachuré des mêmes diagonales. La couleur est rouge comme celle de la terre du désert et du sang versé par le peuple aborigène. La combinaison du noir, du rouge et du blanc, souligne trois univers comme le peau en surface, la chair intérieure, les lacs salés en sous-sols qui répondent à la plage de la photo.

Comme sur beaucoup de peintures de l'artiste, derrière la simplicité des formes, nous sommes invités à visiter plusieurs dimensions, cachées, profondes, physiques comme spirituelles, où l'ensemble brut offre un tout harmonieux et puissant.

Dans cette exposition, une sorte de créativité fertile et poétique se tisse entre les objets exposés.

A ne pas manquer :

AAMU - 27 May 2011 - 8 Januari 2012: BE MY GUEST. 10 encounters

mardi 25 octobre 2011

Faire un choix : art contemporain aborigène

Tjukurla Pirni 2010 by Carol Maayatja Golding.
762mm x 1524mm: acrylic on canvas
© Painting copyright the artist.
Collection Brocard II

Certaines fois, je dois l'avouer j'hésite. Pour cette belle toile de l'artiste Carol Maayatja Golding, mon cœur balançait entre deux univers. Le choix s'avérait bien difficile entre une oeuvre poétique d'un côté et une autre création plus historique et topographique.
Les deux toiles de l'artiste étaient radicalement différentes, bien que juste distantes d'une année. La toile ci-dessus, avait été sélectionnée par le grand jury du 27th Telstra National Aboriginal & Torres Strait Islander Art Award. L'autre "plus facile d'accès" captait et séduisait le regard, d'une façon presque entêtante.
J'étais vraiment un peu égaré pour faire un choix éclairé...

Une logique d'investissement commandait de prendre un peu plus celle du grand prix Aborigène alors que mon enthousiasme et mon intuition m'invitait tout à fait ailleurs. La surprime à envisager pour une toile déjà présentée dans de grandes expositions s'élevait à près de 30%. La raison pouvait conduire à laisser parler son cœur et à ne point sombrer aux sirènes du marché. (L'artiste avait déjà été sélectionnée au 24th Telstra NATSIAA et entre temps restait toujours sous les feux de la rampe également en 2011 au 28th Telstra NATSIAA : http://www.nt.gov.au/nreta/museums/exhibitions/natsiaa ).

Presque une semaine plus tard, j'hésitais toujours, ce qui m'arrive bien peu dans ce monde toujours en accélération. Je décidais alors de considérer la toile au-delà de la représentation picturale, pour rentrer dans son histoire, sur le chemin créatif de l'artiste.
Comme pour beaucoup de toiles aborigènes, l'expression du peintre sur son œuvre est plus que sommaire. Il y existe comme une certaine pudeur contenue, le sentiment de quelque chose de sacré qui ne peut se transmettre, d'une émotion d'un autre temps presque indiciple aux non-inititiés. Je retrouvais dans ce texte(*) presque sans contenu une réelle poésie de l'absence, des lieux d'origine disparus, de ce fil rouge à la terre, à notre terre.

Cette poésie là était porteuse d'un sens particulier. Elle emporta mon choix sur l'œuvre picturale grandiose, avec un doute diffus toujours un peu présent. Il se dissipa tout à fait lorsqu'une amie fit le choix d'acquérir l'autre peinture convoitée. Je pourrais également la revoir à l'occasion, et rien n'est peut-être plus grand que la transmission d'une passion ?

(*) “My father was born at Tjukurla Pirni. I love this place as you can always get water. Many Tjurlpu (birds) used to live there. They'd fly around country collecting kampurarrpa (bush raisins). One day something happened and they finished. Perhaps the water ran out? You might still see them somewhere, but I can't tell you anymore”. © Text copyright Warakurna Artists.

Pour en savoir plus sur Warakurna artists :
Leur blog : http://thrivinginthedesert.blogspot.com
La galerie en ligne : http://www.warakurnaartists.com.au

Pour en savoir plus sur Carol Maayatja Golding dans les musées :
Art Gallery NSW



mercredi 28 septembre 2011

Audaces du premier peuple nomade condensées dans leur mouvement d'art contemporain

© Photo Bertrand. Toiles des artistes Harry Tjutjuna & Nora Wompi.

Je dois avouer une certaine frustration. Quand je sélectionne une toile d'art contemporain aborigène sur base d'une photo, je n'ai jamais la possibilité de ressentir la peinture, de l'embrasser entièrement du regard, de percevoir les nuances de la texture.

En fonction de la qualité de la photo envoyée, je découvre l'œuvre à distance, morceaux après morceaux, un peu comme si je faisais glisser une loupe sur une grande toile. Je deviens presque comme un satellite à la recherche d'une nouvelle image. Je parcours les galeries de ma lunette internet, je m'arrête sur quelques images, carré après carré, comme la cartographie satellitaire d'un monde vue du ciel.

Je m'envole à la recherche d'autres territoires, d'évasions picturales, dans un monde étrange aux codes inaccessibles.
De toiles en toiles, j'approfondis l'histoire colorée et vibrante d'un peuple nomade. Sans doute le plus ancien du monde. 50 000 ans avant tous les autres, il quitta l'Afrique pour l'Asie et l'Australie comme l'atteste ces derniers jours le séquençage ADN des aborigènes.
Leur audace, inventivité et curiosité, tous admirables pour entamer de si longs périples, se retrouvent aujourd'hui en partie condensés dans leur mouvement d'art contemporain.

Chaque peinture m'offre de prime abord un territoire pixellisé, puis vient le temps de la rencontre comme ce soir. D'un tube, je déballe des rouleaux. L'odeur de l'acrylique emplit la pièce conjuguée à celle du lin frais. Le beige du verso cède tout à coup la place à un foisonnement de couleurs, à la puissance d'un talent artistique. Hier l'image était froide et technologique. Aujourd'hui elle prend vie, occupe l'espace, offre les vibrations de la texture de la création.
Enfin ma porte s'ouvre aux artistes Harry Tjutjuna, et Nora Wompi. Respect !

lundi 22 août 2011

Que trouves-tu de fascinant dans l'art contemporain réalisé par les Aborigènes d'Australie ?


Titre : Wanka Spider Munu, Wati Nyiru
Par l'artiste Harry TJUTJUNA, 168 x 153 cm
Collection privée BROCARD II
With courtesy of Ninuku Arts - Red Dot Fine Art Gallery

"Que trouves-tu de fascinant dans l'art contemporain réalisé par les Aborigènes d'Australie ?", me demandaient des amis il y a quelques jours.

Après quelques instants de réflexion, je ne pouvais que savourer la formulation utilisée dans leur question. Ils ne parlaient pas d'art premier, ni d'ethnographie, ou d'art aborigène, mais bien d'art contemporain. La nuance pourrait passer inaperçue mais elle est de taille. En associant l'art contemporain aux aborigènes d'Australie, ces amis rentraient de plein pied au cœur d'un débat très animé entre conservateurs de musée, galeries, et collectionneurs d'art.

Cette discussion pourrait sembler réservée aux spécialistes , alors qu'au contraire elle concerne tous les amateurs. Elle reste même assez cruciale pour assurer la visibilité de ce mouvement artistique sur la scène internationale.
Sans une reconnaissance du caractère contemporain de cet art il deviendra sans doute difficile de préserver cette culture millénaire. Dans le même esprit, l'association de celui-ci à l’ethnographie, pourrait le conduire à sa perte et induire de façon insidieuse la fin d’une civilisation, sans reprise du flambeau par les jeunes générations.

Il me semble que nous avons en tant qu'occidentaux une vrai responsabilité dans ce domaine. Un peu comme si par omission, dans la négligence dérisoire d’un qualificatif, nous signions en occident l’arrêt d’une culture par défaut de reconnaissance.
L’enjeu est de taille.

Entretemps quelques artistes développent une démarche créative profonde et complexe. Ils portent un message sur la toile, y partagent une histoire, avec une vision singulière et individuelle.
Les temps anciens figurés sur le lin ne sont pas figés. Ils se conjuguent avec le passé et le présent de l'artiste, dans une sorte de dialogue historique continu, comme dans cette toile du grand homme de loi Harry Tjutjuna (1930) figurée ci-dessus.

Il y représente deux histoires profondément attachées à lui-même et à la création du monde : "the Spider man" et "Wati Nyiru". La peinture se transforme ainsi en livre d’histoire, se confond avec son portrait spirituel, adopte des couleurs changeantes comme lors des rites nocturnes attachés à l’homme araignée.

Je crois que l'élément le plus fascinant dans l'art aborigène repose bien sur cette idée d'originalité, de créativité renouvelée, de capacité d'invention et de transformation des artistes du bush, d'autant plus étonnante que certains ne peignent que depuis quelques années comme Harry Tjutjuna. Il s’agit probablement de la meilleure réponse à apporter à la question posée par ces amis.

J'aime en effet observer les lignes de rupture d'un mouvement artistique, les peintres qui émergent, leurs styles qui ne cessent d'évoluer le plus souvent vers des formes plus sobres, aux harmonies pigmentaires subtiles.
Ces artistes portent encore le message de milliers d'années de nomadisme.
Ils véhiculent la voix puissante des siècles pour exprimer de façon conceptuelle, visuelle et épurée un art contemporain destiné aux non-initiés.


vendredi 5 août 2011

Balgo : un art aborigène témoin au coeur de l'art contemporain


©Nora Wompi, Kunawarritji, 2011. Acrylic on linen, 150 x 100cm
Provenance : Suzanne O'Connell Gallery Australian Indigenous Art
Collection privée Brocard II

Cela faisait déjà quelques années que je suivais de près l'artiste Nora Wompi. Son style s'affirme comme assez différent des autres peintres de la communauté de Balgo.

Il n'existe point de pointillés. Les mouvements de pinceau sont fluides, s'envolent presque comme un voile diaphane. A l'inverse, les nuances épaisses de la matière donnent comme un volume à la composition. On peut y ressentir comme un effet de résonnance amorçé par des circonvolutions subtiles, ourlant les à-plats nacrés.

Sa palette aux couleurs vives et audacieuses offre une vision onirique des paysages de sa terre natale, puissante et fidèle comme celle que peuvent exprimer les artistes ayant vécu selon le rythme et les vérités du nomadisme.

Ce fut le cas de Nora Wompi durant ses vingt premières années. Elle nous offre ainsi un témoignage encore unique de cette civilisation et de la philosophie de ses pères et mères, itinérant du désert autour du site "Well 33" sur le route de "Canning Stock".

A l'âge de 77 ans, une reconnaissance additionnelle et significative survient pour Nora Wompi dont des oeuvres importantes viennent de rentrer à la Galerie Nationale de Victoria.

A contempler ces toiles, la question du lien entre art aborigène et art contemporain, souligné par les talents innovants de ces artistes témoins, ne se pose guère.

mardi 2 août 2011

Lichens centenaires et invention humaine

© Lichen 2011, Alpes de Haute-Provence, 2600 mètres d'altitude

Au royaume de l'infiniment petit, les lichens des roches se distinguent en haute montagne. Leurs conquêtes sur la pierre s'expriment par de subtiles corolles aux teintes nuancées du gris au vert fluorescent.

Aux étages inférieurs, là où les arbres persistent encore, les lichens tissés accélèrent leurs avancées sur les écorces des rares mélèzes. Leur chevelure cendrée fixée aux branches progressent au rythme d'une vie humaine.
Tant que l'arbre échappe aux avalanches, courbé sous le poids de la neige, le lichen lui offre comme un feuillage d'hiver.

A l'inverse des lichens des cîmes, étendu sur une surface plane, le lichen arboricole adopte une structure libre digne des fractales.
Vue de plus loin, ils offrent des compositions douces et harmonieuses qui ne sont pas sans me rappeler les nuances des créations de la communauté aborigène d'Utopia : comme l'artiste Angelina Ngale Pwerle.

Les grands parfumeurs de l'ancienne Russie, comme Henri Brocard, transformaient le lichen de Sibérie en un composé fixatif aux essences presque minérales.
De grands peintres en firent des colorants pour leurs oeuvres.
Des civilisations, inventives en période de disette, l'inventaient de façon broyée en substitut à la levure...

A notre tour, ne pourrions nous pas lever les yeux et observer la croissance millimétrée des lichens ?

jeudi 7 juillet 2011

Conférence Brocard sur l'art aborigène - Bruxelles - 6/07

Dans cette ancienne imprimerie à Bruxelles, à la place des machines, nous étions près de 30 invités à écouter hier Solenne Ducos Lamotte. Elle nous présentait les différentes dimensions et évolutions de l'art aborigène, lors d'une conférence particulière.

Néophytes complets, amateur d'art, ou collectionneurs plus avertis, l'assemblée avait en commun une curiosité pour cet art des antipodes et une soif de découverte de nouveaux talents.

En guise d'introduction, je soulignais l'étonnante pérennité de cette forme d'art sur plus de 50 000 ans, sans cesse fertilisée par le présent et l'invention créative de ces artistes.
Dans cette imprimerie où des milliards de feuillets ont été imprimés de 1923 à 1975, les ouvrages ont aujourd'hui cédé la place aux peintures d'une civilisation où n'existe aucune écriture. Un beau paradoxe.

Dans notre monde occidental, nous n'avons jamais autant écrit, rédigé sur Facebook, Twitter, dans nos e-mails et agendas électroniques. Et pourtant qui se souvient de ce qu'il fera dans une semaine ? Notre écriture omniprésente nous fait perdre la mémoire. Fort de notre technologie, nous oublions les autres formes de transmission de la pensée humaine.

Si les copistes du monde musulman n'avaient pas reproduit les textes des philosophes Grecs et Romains, nous aurions égaré ces pans entiers de notre culture dans ce monde antérieur au Xe siècle si crépusculaire.
Si Gutenberg n'avait pas inventé l'imprimerie, la Bible ou le Coran ne seraient pas les livres les plus vendus au monde, contribuant à diffuser la pensée et religion, invitant à toutes les exégèses possibles.

Et cependant nous perdons la mémoire...

Qui se souvient de ce que les grottes de Lascaux représentent ? De la signification cachée des représentations animales ? Personne ! A tel point qu'un président de la République rattachait curieusement ces oeuvres picturales aux hommes de Néandertal, en substitution de nous, l'Homo Sapiens Sapiens...

Sans alphabet, le peuple aborigène reste néanmoins un immense livre aux milliards de pages ouvertes. La vocation de chaque ancien consiste à transmettre la mémoire des mythes et rites, de ces fameux rêves dont ils gardent l'héritage. Ils peignent cette histoire humaine sur les toiles en lin immaculées, nous y racontent l'arrivée des premiers colons en bateau sur la Terra Nullius il y a 4 siècles, jusqu'à la plus lointaine création de leur monde, et cela sur des millénaires de partages, d'échanges et d'enseignements.

J'aime songer à leur rôle immense de témoin de notre humanité d'hier, de celle d'avant le Néolithique, où nous étions tous chasseurs-cueilleurs et nomades, dans ce mouvement perpétuel des corps et des pensées.

Philosophes du désert, les aborigènes portent en eux le savoir d'une civilisation oubliée, de ce qui constitua 99% de notre histoire humaine. A une époque où beaucoup sont en quête de sens, ne devrions-nous pas tendre l'oreille et écouter ces pistes chantées ?

Mon introduction vous vous en doutez fut un peu plus courte que ce texte pour le blog. Ensuite je passais la parole à Solenne pour une conférence introductive à l'art aborigène, assez complète sur plus de 2 heures dédiées à la découverte des différentes communautés, des origines du mouvements, aux nouvelles tendances plus urbaines.

Quelques mises en garde suivirent ensuite sur l'évolution du marché de l'art aborigène et cet éternel débat sur le sourcing des oeuvres entre communautés aborigènes, dealers, galeries, maison de vente aux enchères.

Cela me donne l'occasion de revenir sur ce sujet complexe pas toujours intelligible en occident, car une oeuvre réalisée par un artiste quel que soit l'origine de la toile reste le plus souvent originale. Certes. Cependant dans le domaine de l'art aborigène, afin d'éviter l'exploitation des artistes par des personnes peu scrupuleuses, il convient d'être vigilant.

Les communautés sont un excellent choix pour rechercher des toiles, bien que les peintures présentées sur leurs sites internets soient peu nombreuses, tant elles sont régulièrement captées immédiatement par les grandes galeries bien avant une mise en ligne.

En revanche certaines écoles comme Utopia ne sont pas accompagnées par des communautés et aujourd'hui il convient de passer probablement par la galerie Australis pour un travail de bonne qualité. Il y a 10 ans cela était un peu différent : la galerie Delmore eu ses lettres de noblesse ou d'autres avant elle pour Utopia.
Certains dealers firent également un excellent travail en respectant les artistes et furent ou restent encore reconnus pour cela.

Des collectionneurs des premières heures firent réaliser par les artistes des toiles pour eux, sans passer par un circuit officiel, comme de grands acteurs aujourd'hui installés à Genève ou ailleurs. Personne ne viendrait aujourd'hui vraiment contester la qualité de leur ensemble cohérent.

Ce marché de l'art est en effet assez complexe...

Par exemple la communauté de Bidyadanga existe bien, mais elle n'a pas vraiment l'existence d'une coopérative en tant que tel, étant gérée et épaulée sous le coaching éclairé de l'excellente Emily de la galerie Short Street à Broome...

Les maisons de vente aux enchères ne se ressemblent pas non plus et effectuent un travail souvent discutable. Les tentatives des maisons parisiennes ne me semblent pas toujours sérieuses en art aborigène, tant au niveau des provenances, que par la qualité des toiles sélectionnées. Si on peut encore accepter un prix modique pour une toile décorative d'un artiste (un peu alimentaire pour lui, ils peignent comme nous sortirions notre carnet de chèque), il est à mon sens pas vraiment acceptable de trouver de temps à autres la même toile expertisée à des niveaux de valeur trop importants chez nos commissaires priseurs.

A l'inverse, en Australie trois maisons de vente aux enchères présentent des sélections toujours remarquables. En France, il convient vraiment de distinguer avec attention quelques pépites dans les ensembles proposés à la vente, car à nouveau les maisons tentent avec difficultés de faire un beau travail, apprennent, développent leur connaissance du marché. Cela prendra du temps et renforce l'idée que le marché n'est pas dichotomique entre les bonnes maisons et les mauvaises, mais que le choix doit vraiment s'effectuer dans la sélection même proposée à la vente.

Il y aurait beaucoup à dire sur les galeries également. A force d'appréhender ce marché, je dois dire que certains prix sont déconcertants, faisant des marges de plus de 100% sur certaines toiles, dans une approche qui peut desservir à la fois les artistes et ce mouvement artistique.
Je pourrais dresser une liste des grandes galeries australiennes qui influencent le marché, pratiquent des prix tout à fait correctes et font d'ailleurs souvent "sold out" lors de leurs expositions, mais ce n'est pas tout à fait l'esprit de ce blog...

En fin de soirée quelques adeptes se sont laissés tentés par des peintures proposées par Solenne. Une toile de l'artiste très en vue Carol Golding provenant de la communauté de Warakurna remportait un vif succès, ainsi qu'une petite toile de qualité de Lydia Balbal de Bidyadanga.
Des petits formats suscitaient également un bel engouement avec Ningura Napurrula de Papunya ou un joli triptyque de Alma Nungarrayi Granites. Tous d'excellents choix. Ah si j'écoutais plus mon coeur que ma raison...

mardi 14 juin 2011

Art aborigène : small is beautiful

Sonia Kurarra. 70 x 70 cm. Collection Brocard II
With courtesy of the artist.

Dans le domaine de l'art la tentation est grande d'aller vers des grands formats. Ils offrent un terrain plus vaste à la créativité, à la complexité de la composition, à la force d'expression des motifs.

Se retrouver face à une grande toile, c'est comme ouvrir une fenêtre sur un panorama. Dans l'art aborigène, les compositions déclinent avec subtilité bien souvent un paysage physique, spirituel, historique, fertilisé par le présent de la communauté et des hommes qui portent ces mythes.

Pour l'artiste, s'engager dans une immense toile nécessite quelques garanties. Il y a l'effroi de la page blanche, la difficulté de mettre en scène sa composition, l'importance de préfigurer ce qui sera posé sur la toile à l'aide de croquis, éventuellement morceau par morceau...
En art aborigène, la construction est bien souvent pensée, puis élaborée sur la toile selon une trame globale avec les motifs principaux. L'artiste part de l'essentiel puis s'oriente vers le particulier. Le pointillisme symbolique de l'art aborigène n'est bien souvent qu'un artefact d'une autre réalité qui est ailleurs dans des motifs plus discrets, cachés, ou suggérés dans leur absence même. Les espaces ainsi libérés génèrent eux-mêmes des signes.

Sonia Kurarra. 70 x 70 cm. Collection Brocard II
With courtesy of the artist.

La rareté des grandes toiles invite les conservateurs et collectionneurs à se polariser sur elles. D'un côté le potentiel de valorisation est important. De l'autre dans une muséographie, une oeuvre d'envergure donne le ton, n'est pas disponible ailleurs et singularise un musée.

C'est une tendance lourde, excessive.
Et si la vérité était ailleurs, dans de petits bijoux, dans des toiles plus modestes ?
Dans un canevas réduit, limité, ne faut-il pas redoubler d'intelligence dans l'interprétation ?
Sur une petite surface, dans une économie de matière et d'images, ne convient pas d'explorer les multiples facettes du processus de créativité et de céder la place à l'audace la plus poussée ?

Sans conteste, cela vaudrait la peine d'explorer ces petits formats, en partant à la recherche de pépites.
Ces deux oeuvres de Sonia Kurarra, même modestes, illustrent peut-être dans une palette ambitieuse, une démarche à construire ?

mardi 31 mai 2011

Art Dogon : un RDV avec l'histoire dans un musée des commentaires



Après des mois d'absence je retournais il y a quelques jours au Musée du Quai Branly à Paris.

Je l'avais un peu délaissé ces derniers mois. Il fut pourtant une époque où j'y traînais mes guêtres dans les allées à la recherche non plus des objets que je commençais à bien connaître, mais des commentaires des visiteurs.
Le quai Branly, je le vivais bien plus comme un "Musée des Commentaires", bien vivant, toujours renouvelé par les réactions spontanées des hordes d'enfants, et les appréciations de temps à autres perplexes des adultes.
J'aime cette co-création de l'œuvre d'art dans cette tripartite entre l'artiste, le conservateur et le visiteur.

Dans les Arts Premiers, cela reste un peu particulier, l'artisan n'ayant pas toujours conscience d'être un inventeur d'art.
L'objet après des décennies, des siècles, acquiert une patine, du recul quant à son usage initial, un éloignement culturel confinant à l'abstraction. Il grandit dans l'absence de lien avec sa communauté. Il devient un formidable point d'interrogation sur un parcours d'humanité.

Les différentes pièces réunies pour l'exposition remarquable sur l'art Dogon (à visiter sans tarder), soulignent avec habileté ces fertilisations croisées entre cultures, ces capacités d'intégration de schémas plastiques, de mythes fondateurs... sur plusieurs siècles.

Une vraie leçon de vie au-delà des arts premiers. Un questionnement dans notre appréhension du monde contemporain.
Je reste sensible à ces statues pré-dogon, hiératiques, austères avec leurs bras levés, dans les tous débuts du Xe siècle, jusqu’aux réalisations plus récentes des maîtres de la Maternité et d'Ogol.

L'Afrique inventive avait là encore rendez-vous avec l'histoire dans la modestie de réalisations cependant remarquables.

vendredi 29 avril 2011

Chute de l'art aborigène ?

Surprise ce jour. L'Art Media Agency (AMA) évoque une chute de l'art aborigène ! Les collectionneurs autochtones s'intéressent de plus en plus à d'autres formes de création artistique et investissent plus fortement en Chine.

Certes l'érosion du marché semblait perceptible à l'occasion de quelques ventes aux enchères dont les résultats mitigés avaient suscité une certaine déception des acteurs, comme chez Sotheby's Australia l'an passé.

De plus le marché de l'art aborigène semblait fléchir nettement entre 2007 et 2010, passant de 24 à 6 Mdollars en juste 3 ans. Le pic de 2007 semble aujourd'hui lointain et chaque année les artistes plus âgés disparaissent.

Certains évoquent une chute plus radicale dans les mois à venir... Faut-il s'en soucier ?

Le fait même d'avoir ce billet pourrait souligner ma sensibilité au marché. Il n'en est rien. Je n'aime pas cette logique de marché surtout pour l'art aborigène et cette culture déconnectée au départ des aspects mercantiles, tant elle a été épargnée par le Néolithique.

Je ne m'intéresse guère aux histoires de spéculations ou de plus-values. Ce qui compte en fait pour moi, c'est bien plus la création, les ruptures artistiques, la capacité d'innovation des artistes et les harmonies interpellantes...

Il est vrai que les achats de peintures sur une année s'incrivent dans un budget toujours trop limité, un des affres des collectionneurs et conservateurs de musée.
Voilà donc une bonne nouvelle que cette baisse du marché !
Nous allons retrouver plus de sérennité, des oeuvres de qualité, une production sans doute plus restreinte, et des prix plus accessibles qui pourront pondérer les effets plombants des taux de change très défavorables actuellement.

Elle pourrait cependant à plus long terme affecter la création artistique en détournant les jeunes générations de ce travail créatif en lien avec les origines, et des exigence de transmission à préserver, faute de subsides conséquents.

Aussi le rôle de l'Europe s'avère clef dans ce domaine en favorisant l'émergence de nouveaux collectionneurs d'art aborigène, comme en Asie ou en Inde.
Cette culture aborigène a un côté universel dans les formes utilisées, dans la grammaire picturale. Acheter une peinture s'avère bien plus qu'un simple achat d'art. Il y a un engagement, la subvention d'une culture et l'extraordinaire séduction d'une parole graphique multi-millénaires.

L'avenir de cet art doit se vivre également hors d'Australie dans la sensibilisation du reste du monde. L'organisme Austrade qui hier organisait et subventionnait des voyages pour les collectionneurs et conservateurs dans les communautés aborigènes devraient reprendre cette dynamique.

Des échos positifs et plus lointains aux USA se confirment également quant à l'intérêt pour l'art aborigène, avec des reconnaissances fameuses par les grandes institutions comme le MOMA ou le MET.
Une nouvelle polarité est en marche vers un marché plus vrai et je l'espère des oeuvres plus puissantes encore.

jeudi 17 février 2011

Exposition d'art aborigène à Utrecht : Breaking with Tradition. Cobra and Aboriginal art

Je ne compte plus les expositions d'art aborigène qui fleurissent en Europe, du nord au sud.
A mon sens, la majorité d'entre elles manquent de direction, s'éparpillent, touchent un peu à tout sans totalement convaincre. Ainsi cet art fascine les uns, interroge, séduit ou bien laisse tout simplement perplexe les autres.

© With courtesy of Musée d'art Aborigène AAMU d'Utrecht
Breaking with Tradition. Cobra and Aboriginal art,
du 11 Novembre 2010 au 8 Mai 2011

Photo: copie des peintures exposées destinées
aux travaux créatifs des enfants

Les commissaires additionnent les œuvres dans leurs expositions et peinent à trouver un fil rouge. Mariages esthétiques des couleurs ? Approche géographique des communautés aborigènes ? Successions chronologiques peu intelligibles ? Bien souvent ils montrent cet art de façon un peu désarticulée et chaotique.

D'autres conservateurs de Musée portent leurs expositions à un autre niveau de conscience et éclaire leur travail d'un éclat particulier : ils établissent un dialogue artistique tout à fait novateur et nourrissant.

La dernière exposition du Musée d'Art Aborigène d'Utrecht répond sans doute à nouveau à ces critères : Breaking with Tradition. Cobra and Aboriginal art, du 11 Novembre 2010 au 8 Mai 2011.

La thèse présentée consiste à creuser si le mouvement Cobra, endormi depuis de longues années, éphémère avec 3 années d'existence, a influencé d'une façon ou d'une autre l'art aborigène contemporain ? Audacieux !

© With courtesy of Musée d'art Aborigène AAMU d'Utrecht
Breaking with Tradition. Cobra and Aboriginal art,
du 11 Novembre 2010 au 8 Mai 2011

Des œuvres d'un mouvement ou de l'autre s'échangent des clins d'œil. La profondeur et la plastique des formes fonctionnent dans les deux environnements. On s'amuse des passerelles graphiques comme le montre les quelques photos rassemblées dans ce billet.

© With courtesy of Musée d'art Aborigène AAMU d'Utrecht
Breaking with Tradition. Cobra and Aboriginal art,
du 11 Novembre 2010 au 8 Mai 2011

Puis, en fin d'exposition et bien après, on continue de penser à notre visite du musée. L'approche picturale et sa conjugaison dans deux univers distincts cèdent la place à d'autres images et questions plus profondes.

© With courtesy of Musée d'art Aborigène AAMU d'Utrecht
Breaking with Tradition. Cobra and Aboriginal art,
du 11 Novembre 2010 au 8 Mai 2011

Photo : intéressantes correspondances entre les toiles des artistes
du mouvement Cobra et d'art aborigène


Il semble très convaincant que la recherche de formes "archétypiques" dans le mouvement Cobra en quête de sens, trouve une résonance particulière dans l'art aborigène.
Ces hommes nomades, artistes, ne dessinent-ils pas depuis des millénaires les mêmes formes, les mêmes motifs, pour transmettre, éduquer, véhiculer une vérité première enfouie ?

Le travail d'épure des formes, esthétique mais aussi mémorielle a permis de ne retenir que l'essentiel qui marque, qui porte le message à travers les générations. On touche à quelque chose de fort, à l'empreinte marquante.

© With courtesy of Musée d'art Aborigène AAMU d'Utrecht
Breaking with Tradition. Cobra and Aboriginal art,
du 11 Novembre 2010 au 8 Mai 2011

Photo : travail d'épure, vers l'essentiel,
de l'artiste Wakartu Cory Surprise

Il est d'ailleurs souvent étonnant de constater la puissance de certaines formes aborigènes dans notre imaginaire, même dans notre propre culture, comme si ces signes avaient toujours signifié quelque chose, comme si cette grammaire des premiers peuples constituait une sorte de matrice commune.

Différents préhistoriens avancent également l'idée d'un langage pictural commun aux hommes des cavernes d'Europe, fort de l'analyse statistique de différents motifs comparables dans les grottes et sites rupestres. Les études sont en cours et pourraient réserver des surprises.

© With courtesy of Musée d'art Aborigène AAMU d'Utrecht
Breaking with Tradition. Cobra and Aboriginal art,
du 11 Novembre 2010 au 8 Mai 2011

Photo : dialogue audacieux entre une oeuvre de Pierre Alechismky
et une toile d'art aborigène de la collection Laverty


L'exposition d'Utrecht va également au delà des formes et s'intéresse aux mouvements artistiques. D'un côté comme de l'autre, la recherche ou la transmission des motifs ne se suffit pas en elle-même, elle se réinvente.

© With courtesy of Musée d'art Aborigène AAMU d'Utrecht
Breaking with Tradition. Cobra and Aboriginal art,
du 11 Novembre 2010 au 8 Mai 2011

L'innovation préside à l'éclosion de nouveaux talents. Dans le même esprit que le mouvement Cobra, les artistes aborigènes sont en quête de la forme ultime, débarrassée de scories un peu convenues, figuratives ou éventuellement pointillistes.
Pour certains il ne reste presque plus que le trait gras, profond, dégagé des outils, juste accentué par les gestes tactiles de la main comme chez l'artiste Wakartu Cory Surprise.

dimanche 9 janvier 2011

Musée d'Allauch : le Grand Rêve Aborigène

© Photo Bertrand

Avant de quitter Marseille, nous nous sommes rendus en famille dans le petit village d'Allauch pour découvrir une exposition d'art aborigène au Musée Symboles et Sacré de la commune.

L'espace n'est pas immense mais l'exposition mérite le détour avant sa fermeture le 6 mars 2011.
Les commissaires ont tenté un dialogue habile entre les éléments chrétiens sacrés figurant dans les expositions permanentes du Musée, et cet art d'ailleurs, des antipodes, au graphisme en pointillé.

© Photo Bertrand - Moulin d'Allauch

Des panneaux explicatifs et détaillés font œuvre de pédagogie et suscitent l'intérêt des visiteurs vers cette culture si lointaine et étrangère à nos codes sociétaux et picturaux.
Les signes aborigènes utilisés sur les peintures sont ainsi représentés dans des casiers lumineux, aux côtés de signes chrétiens des premiers âges. Cette proximité factice introduit une sorte de familiarité et favorise une rencontre des peuples.

© Photo Bertrand-Musée d'Allauch : le Grand Rêve Aborigène

J'ai particulièrement apprécié quelques toiles d'envergure, dont celle de Ningura Napurrula ci-dessus. Extrêmement soignée avec une pointillisme d'une grande douceur, elle date sans doute d'il y a quelques années, l'artiste étant de plus en plus aveugle et incapable aujourd'hui d'achever une composition si imposante.

© Photo Bertrand-Musée d'Allauch : le Grand Rêve Aborigène

J'ai bien noté la présence de quelques grandes figures de Papunya dont l'artiste Eileen Napaltjarri avec ces merveilleuses lignes perlées oranges et noires qui figurent un paysage avec une alternance de dunes (cf. photo ci-dessus).

© Photo Bertrand-Musée d'Allauch : le Grand Rêve Aborigène

Deux très belles toiles de l'artiste Naata Nungurrayi ornaient la première pièce du Musée (cf. photo ci-dessus) et une salle à l'étage (cf dernière photo du post avec un quadrillage paysagé subtil).

© Photo Bertrand-Musée d'Allauch : le Grand Rêve Aborigène

Une autre œuvre emblématique de l'artiste Eshter Giles, tout en finesse et profondeur (cf. ci-dessus), faisait écho à celle de Naata, en jouant sur un contraste crème et noir.

© Photo Bertrand-Musée d'Allauch : le Grand Rêve Aborigène

Une composition autour du cycle Tingari - chemin chanté ancestral à travers le désert - de l'artiste Ronnie Tjampitjinpa, met en valeur un des grands maîtres de la première période de Papunya. J'apprécie cette combinaison entre ces cubes et ces lignes avec des décrochages dessinant d'autres lignes invisibles.

© Photo Bertrand-Musée d'Allauch : le Grand Rêve Aborigène


J'aurais peut-être un petit reproche à faire. Les communautés de Papunya et Utopia prédominent dans cette sélection. Certes cela réprésente une bonne part de l'art aborigène. On retrouve ainsi la communauté où celui-ci a émergé en 1970. Puis on passe à Utopia qui n'a peut-être rien totalement inventé mais a donné ses lettres de noblesse à l'art aborigène avec un graphisme souvent traditionnel, audacieux ou accessible avec son fameux pointillisme.

Une exposition ambitieuse comme celle-ci pouvait-elle se limiter à ne couvrir qu'une petite partie du désert central, sans offrir une vue plus large des autres courants créatifs ?

Les familles et amateurs éclairés y retrouveront ce que l'on entend par "art aborigène". Mais ne devrions-nous pas être un peu plus bousculés dans nos schémas d'appréhension de ces formes d'art. La vitalité de ce mouvement artistique le mérite.

Il faut souligner que l'innovation en art aborigène ne vient plus trop du terrain du désert central, mais plus à mon sens :

  • du sud de l'Australie avec les communautés de Tjala Arts, Tjungu Palya,
  • du Kimberley avec Mangkaja Arts
  • ou du Western desert avec Kayili artists ou Warakurna artists

© Photo Bertrand-Musée d'Allauch : le Grand Rêve Aborigène

En tous les cas, félicitations à l'association Wanampi et à la mairie d'Allauch pour cette exposition et le travail documentaire et pédagogique associé.

lundi 20 décembre 2010

Bonnes fêtes et meilleurs vœux 2011 !

Alexandrie - Chantier Naval - 2007, photo Bertrand

Verticalité, horizontalité. Des poutrelles d'acier hérissées sur le chantier naval d'Alexandrie...
Matrices organisationnelles complexes à continuellement réinventer face au changement ?
Réseaux et points d'ancrage régionaux ? Maillage plus biologique réunissant les idées et les hommes ?
A son tour, ce navire partira à la conquête des mers, tissant sa toile entre les ports des mondes, brassant les cultures, interrogeant les peuples.
Bonnes fêtes et meilleurs vœux 2011 !