samedi 11 mai 2013

Objet mystère du Sahara : un pluriel pictural sans doute sacré

 Sahara. Sculpture du Néolithique. 4000 ans avant JC.
© Collection Brocard-Estrangin

Adolescent je rêvais de trouver lors d'une fouille, un objet à la finalité non définie, aux formes obscures, dont l'importance peut-être votive, devait être primordiale pour une culture ancienne.

Déjà la force et la puissance de l'objet m'intriguaient. Il y avait l'avant-objet. Ce moment étonnant où l'esprit humain conceptualise, invente, imagine l'objet avec toute son intelligence, avant de le créer.

Puis l'objet est là. Il existe, rend service, ne cache rien, répond à toutes les questions par son usage même.

Enfin vient l'après-objet. Il a été oublié. Les petits métiers peuvent avoir disparu. On s'intéresse alors à sa forme, à la qualité des matériaux, à la complexité de l'exécution, au delà de la pratique. On lui trouve un attrait tout neuf derrière la patine. Il porte une histoire, presque un mystère...

Je retrouvais dans cet objet du coeur désertique du Sahara, presque un rêve d'adolescent.
La première photo offre l'image d'un animal dont les pattes sont juste suggérées à l'inverse d'un garrot marqué. On peut ressentir une certaine force dans cet animal difficile à distinguer entre le phacochère et le bovin, dont les formes simplifiées étonnent autour de 4000 ans avant JC.
Mais la surprise ne s'arrête pas là.


 Sahara. Sculpture du Néolithique. 4000 ans avant JC.
© Collection Brocard-Estrangin 

En disposant le même objet différemment, une autre figure s'affirme et se révèle. La pièce tient toute seule. Une poitrine discrète se dessine, les hanches charmantes se devinent. Une idole, déesse-mère du Sahara s'offre à nos yeux avec une coiffure en forme de chapeau pointu, dans cette deuxième dimension.

Cette sculpture flirte avec l'anthropomorphisme à travers le même objet, entre animal et figure déifiée.
D'une dimension à l'autre, il existe comme une transformation de la nature animale vers l'homme, à l'image des peuples nomades Inuit. Le chasseur cherche à adopter les attitudes, à s'immiscer par empathie dans l'esprit de l'animal, pour mieux l'appréhender et l'approcher.
Je reste songeur face à cette possible correspondance entre deux peuples nomades il y a 4000 ans, entre peuples du Sahara et chamans Inuits.


 Sahara. Sculpture du Néolithique. 4000 ans avant JC.
© Collection Brocard-Estrangin


Une autre surprise m'attendait. Toujours posé verticalement, je retourne l'objet, et apparaît alors une troisième dimension. La femme cède la place à un homme, avec l'ensemble de son corps représenté de la tête au début des jambes. Les deux oreilles du phacochère remplissent alors l'office possible de deux petits yeux qui nous observent.
Dans une quatrième dimension, le corps complet pourrait s'effacer dans cette vision de la sculpture, par cet organe qui peut le qualifier principalement.

Cet objet mystère, fruit des civilisations du Sahara, offre de multiples interprétations, une finalité première, des suggestions plus ou moins cachées, un pluriel pictural sans doute sacré.
Nous devrions encore beaucoup apprendre des civilisations du désert.


mercredi 17 avril 2013

Mystère insondable des regards Inuit

Lunettes Inuit en os de baleine fossilisé. Collection Brocard-Estrangin

Je me souviens d'un collectionneur incroyable de lunettes, avenue Mozart à Paris. Il me semble qu'il s'appelait Marly ou quelque chose comme cela. La vitrine de sa boutique d'opticien me fascinait à la sortie du collège dans les années 80. Il y avait des lunettes de toutes les époques, complexes, en matières précieuses comme l'écaille, l'or, l'argent. Certaines avec des formes incroyables. Il était également créateur de montures.
En revanche il ne me semble pas y avoir vu de lunettes Inuit. Le côté brut, épuré, m'attirait-il à l'époque ? Est-il possible que je ne me sois pas arrêté sur ces objets dotés d’un dépouillement profond ? Difficile à dire.
Ces lunettes Eskimo sont aujourd'hui assez recherchées pour leurs formes minimalistes, ces traits à peine esquissés, ce jeu qui consiste à cacher le regard tout en le laissant presque deviner.
Il existe comme un mystère insondable dans cette infime lumière qui perce l'os de la monture.

On soupçonne un œil qui scrute la glace, le moindre détail, à l'affut du danger comme des opportunités de chasse. Sur ces immensités presque rien ne vient interrompre cette contemplation, à part l’usure face à l'éblouissement des éclats des cristaux.
L'organisation méthodique du noyau familial est un des gages de survie pour ces nomades du froid. Les matières premières sont aussi rares que les humains sur leurs terres. Les lunettes, inventives dans leur structure plissée, indispensables à la vie, se trouve presque muées en objet précieux en fonction des dépôts aléatoires d'os de baleine fossilisés, échoués sur les côtes.



lundi 15 avril 2013

Faut-il que nous ayons perdu la main pour s’esbaudir devant des outils du bout du monde ?

Collection Brocard-Estrangin. Hache du néolithique tardif. Sahara.

Avec notre regard d’occidental, nous avons progressivement transformé des objets artisanaux des « peuples premiers » en chef d’œuvre. Ce processus lent, par petite touche, savamment orchestré par les galeries, n’appartient qu’à cette partie du monde.
Ailleurs ces objets usuels gardent leur finalité et témoignent du savoir-faire, et de la maîtrise des artisans, tant que ces peuples survivent.

Il est intéressant de s’interroger sur les codes qui régissent ce changement de catégorie, pour une entrée dans l’univers très select du monde de l’art.
Je vous dirais qu’il s’agit finalement d’une conjonction d’éléments. Les objets disposent sans doute d’un passeport pour l’art en fonction de certains critères :
  • Perfection des formes, universelles, alliant une certaine pureté
  • Complexité des techniques utilisées
  • Noblesse des matériaux, que ce soit sur place ou selon la perception de l’occident
  • Caractère sacré ou résonnance rituelle ou mythologique
  • Patine subtile, profonde, émoussant l’ensemble, conférant la chaleur des gestes et le lustre des siècles
  • Savoir-faire oublié ou techniques disparues à travers le temps
  • Temps nécessaire pour accomplir ce travail maîtrisé
  • Le niveau de rareté…
  • Et bien entendu l'enthousiasme de certains re-découvreurs si possible influents...
La liste n’est pas exhaustive bien entendu et pourrait utilement être complétée.
Je reste assez convaincu que les opportunités continuent d’exister de part le monde dans l’univers des objets. Tout n’a pas été découvert sous le prisme de l’art. Des objets pourraient encore être inventés, réinventés pour franchir ce chemin ténu entre artisanat et art.

Il existe aussi des étincelles, où des fulgurances transgressent l’outil.
Sur cette hache choisie en photo, apparaît nettement les traits d’un oiseau.
L’objet quitte le terrain de l’outil. L’artisan s’évade, s’offre une incartade, donne un esprit et une âme à son objet par l’entremise de l’animal. Celui-ci devient habité, incarné.

Le fût de l’objet évolue, inspire un autre corps, et apparaît l’oiseau.
Le jeu de correspondance entre les coups portés de la hache et ceux du bec sont soulignés.
Cet outil devient rituel, signifiant. Il confirme la grande habilité de son auteur, la méta-capacité à conceptualiser au delà de la première forme recherchée, vers une autre sculpture.

Une telle opération se produisait au Sahara, probablement il y a 5000 ans, et témoigne encore aujourd’hui du niveau de raffinement de ces peuples nomades dont on ne cesse de redécouvrir les subtilités.

lundi 8 avril 2013

Eureka, j'ai trouvé l'origine d'un univers de couleurs : les ikats d'Asie centrale

© Collection Brocard-Estrangin
Ikats d'Asie Centrale. XIXe siècle.

D'un monde nomade à l'autre il existe des correspondances. Il y a 23 ans, bien avant mon intérêt pour l'art aborigène, j'ai rencontré un nouvel univers avec les ikats d'Asie centrale. La capacité des tisserands à combiner les teintes, à jouer avec la lumière sur des trames de soie, ne cessait de m'étonner. Je crois qu'il s'est agi de mon premier éveil à la couleur. Il amorçait sans doute d'autres enthousiasmes bien plus tard autour des créations des artistes aborigènes.

J'appréciais également à cette époque le contraste entre la richesse des étoffes et le dépouillement a-priori des peuples itinérants. Dans ces premiers temps de collection, il s'agissait déjà d'une forte invitation au voyage, autour des mythes des richesses des cités caravanières.

Dans mon parcours d'amateur d'art, c'était également un troisième axe nomade qui allait me nourrir au fil des années, des peuples du Sahara, à ceux de l'Australie, en passant par l'Asie centrale. Quelle étonnante découverte d'imaginer que cet itinéraire fut celui également des premiers hommes quittant le berceau africain à la conquête du monde...

Deux décennies plus tard, il me fallut le hasard d'un rangement pour tomber à nouveau sur cet ikat du XIXe siècle. Nouvellement disposé sur un mannequin des années 30, il me posait hier quelques questions.

Comment ne pas s'interroger sur l'irruption de la couleur dans le monde des Aborigènes d'Australie ? Comme dans celui des nomades d'Asie centrale y compris dès le Ve ou VIe siècle ?
Je m'amusais hier de ces couleurs croisées dans un univers ou l'autre, avec une audace tout à fait comparable.

L'élément déterminant à mon sens, le pivot entre ces cultures : c'est la spécificité du regard du nomade, sa façon d'embrasser le monde, de capter les plus infimes nuances, de savoir lire les signes du sol et du ciel, d'y saisir l'éclat d'une touche de couleur dans un monde épuré souvent désertique... Ne s'agit-il pas d'une infinie curiosité face à un environnement qui défile, comme une bande passante, laquelle enregistre les mouvements des peuples et exacerbe ce qui surprend, les plus étranges artefacts de nos sens ?


dimanche 17 mars 2013

Clin d'oeil éphémère : en attendant les oisillons

Ville de Bruxelles. Travaux sur le canal. Photo de l'auteur. 

Une maison étroite du XIXe siècle, insalubre, vermoulue, vient d'être détruite au bord du canal. Je passais souvent à côté me demandant si elle était encore habitée, songeant à ce qu'il pourrait être possible d'en faire.

Et puis voilà, patatrac, elle a disparu. Succession, spéculation, augmentation de la densité urbaine, gentrification... les hypothèses pourraient être multiples.

Une chose est certaine, elle cédera bientôt la place à un projet immobilier sur cette artère fluviale.
Rien d'extraordinaire en soit, excepté une véritable surprise sur le mur : l'entrepreneur est écolo.
25 nichoirs pour oiseau ont été disposés sur le mur mitoyen. Un beau clin d'oeil pour le printemps tant attendu.
Un pronostic : sans doute les travaux ne reprendront pas avant que les oisillons prennent l'envol.

vendredi 8 mars 2013

Journée internationale de la femme : une collection sans égalité

Portrait intérieur, mémoriel et territorial de l'artiste Weaver Jack. 
150x150 cm. © Collection Brocard-Estrangin.

Quand je regarde dans le rétroviseur dix ans d'aventures dans l'art Aborigène, je me suis finalement intéressé principalement aux artistes femmes. Ce choix ne fut pas intentionnel, ou même conscient, mais il est intéressant de le noter en ce jour de fête. J'étais invité à rediger un texte par Solenne Ducos Lamotte, directrice d'IDAIA à Sydney, pour son organisation. Je le reprends ci-dessous. Celui-ci fut également diffusé sur Facebook à l'adresse suivante.

Mes premiers pas furent naturellement orientés vers la communauté de Papunya, interpellé par cette grammaire picturale signifiante et presque monochrome. Ensuite, j'ai suivi un chemin vers un nouveau monde de plus en plus habité par la couleur.

Avec un oeil neuf, en éveil, 
je cédais aux charmes des créations des artistes "déesses mères" Aborigènes. Leur audace m'entraîna à la découverte des communautés d'Utopia, de Bidyadanga, en passant par Balgo, Tjala, Mangkaja… ou Warakurna.

Je crois que les peintures des femmes offrent une vision tout à fait particulière de l'univers aborigène. 
Outre leurs représentations de la part féminine des mythes et du "temps du rêve", elles nous racontent des itinéraires ancestraux de collecte de baies, plantes, tubercules du désert. 
Ces éléments nourriciers figurent sur les toiles, extrapolés, transfigurés ou dupliqués, dans de réelles ruptures et inventions. Fruits tangibles et spiritualité se tutoient ainsi sur la toile, dans l'alimentation du corps et de l'esprit et traduisent le lien fort à la terre avec une certaine pudeur contenue.
Leurs talents de coloriste réinventent les lieux dans un langage pigmenté, sans mots, et ouvrent plus spontanément nos portes intérieures à des émotions d'un autre temps. Il y existe une sorte de poésie de l'absence, des lieux d'origine disparus, de ce cordon ombilical à la terre, en véritable harmonie avec notre terre.