lundi 7 avril 2014

Universalité potentielle des signes Aborigènes et créativité de l'Artiste ?

Convergence des signes entre civilisations ? Peinture contemporaine dans le métro de Bruxelles.
Proche du travail de différents artistes Aborigènes de Papunya dont Georges T.
Mais sans connexion probable...
Photo de l'auteur du blog.

Chère Isabelle,

Merci pour votre commentaire publié sur le blog. Votre question sur la naissance "d'un courant aborigène, comme l'on a pu dire courant expressionniste, cubiste...", est intéressante. D'autant que cela vous touche en tant qu'artiste dans votre propre démarche.
Je reprends votre texte qui figure en réaction à un autre billet, et vais tenter d'y répondre, ce qui ne sera jamais qu'un point de vue singulier sur le sujet, mais pourra éventuellement ouvrir des contributions d'autres lecteurs du blog.

"Bonjour,
Votre article (précédent) me permet de vous questionner sur un sujet qui en découle directement : pensez-vous que l'on puisse parler d'un "courant" aborigène, comme l'on a pu dire courant expressionniste, cubiste...

Ma question n'est bien sur pas innocente. Je suis peintre et céramiste. Depuis toujours je dessine des motifs complexes, qui longtemps m'ont intrigué. Au moment de l'émergence de l'art aborigène, j'ai découvert avec stupéfaction que des motifs identiques ou approchants étaient tracés depuis des millénaires par le peuple aborigène. Je me suis alors passionnée pour cette culture, qui recoupait également l'un de mes fils conducteurs, le rêve. Je me sens liée sans pouvoir expliquer pourquoi avec cette culture, cette terre que pourtant je ne connais pas, ce peuple dont je me sens proche.

Pour en revenir à ma question, les personnes qui s'intéressent à mes toiles ou à mes terres ont très souvent la même réflexion "c'est de l'art aborigène". Je leur répond par la négative, leur faisant remarquer que je n'ai rien d'un aborigène, et que mon graphisme ne répond pas aux mêmes critères. Je leur explique la valeur spirituelle, cartographique de la peinture aborigène, et leur précise que ma démarche, bien que centrée sur le rêve, parle davantage de répétition et de labyrinthe. Ces similitudes graphiques appellent bien sur ces réflexions, même si mes traits ne représentent que la cartographie de mon imaginaire. Mais ces commentaires me troublent, car je ne veux en aucun cas que l'on puisse penser que je copie, ou que je m'approprie l'art aborigène.

Pensez-vous que l'on puisse dire que ce travail est dans le courant aborigène, ou d'inspiration aborigène ? Comment définir ce que n'est pas une copie, mais une affinité, un sentiment d'appartenance lointaine à cette culture. Je ne suis sans doute pas la seule dans ce cas, comment en tant qu'artiste, se sentir légitime dans sa démarche si elle n'est perçue que comme une pale copie d'un art ancestral... Vous avez écrit, dans l'un de vos articles (19/2/9) "un jour cet art aborigène pourra à son tour réveiller ou susciter l'inspiration d'autres mouvements occidentaux".. peut-être est ce un début de réponse, mais je serais heureuse d'avoir votre avis sur ce sujet.
Isabelle"


Votre commentaire pertinent Isabelle, me donne envie de vous répondre selon différentes dimensions et interrogations :
- existe-t-il une universalité potentielle des signes ?
- le piège de la notion de rêve Aborigène
- une source de créativité multi-directionnelle pour les artistes ?
- du signe à l'abstraction : développer son individualité

J'attire votre attention sur le fait que cela ne constitue que des pistes de réflexion pour prolonger ensemble ce dialogue virtuel, comme si nous étions dans un salon, à la fin d'un bon repas, pour partager quelques idées ensemble, et débattre... sans en tirer une conclusion évidente.
S'il existe bien un mouvement d'art Aborigène polarisé sur l'Australie, connecté à un peuple, en continuité et cohérence avec sa culture, vous portez la question plus particulièrement sur sa perméabilité et son influence vis-à-vis d'autres cultures, il me semble.

Universalité potentielle des signes ?

Il y a quelques années je visitais, comme 30 000 personnes par an, le site remarquable du Dolmen de Gavrinis. Immédiatement je fus touché en observant des motifs proche du U aborigène, ou des dunes, ou des tenues rituelles féminines que l'on peut retrouver dans les oeuvres de l'artiste Ningura N. ou de Nancy N. reprise ci-dessous.

Le travail contemporain sur les représentations de ces stèles reposait sur des calques relativement anciens. Le projet de numérisation en cours des stèles est à ce titre remarquable. Réalisé par l'Université de Nantes, il va permettre d'identifier des gravures éventuellement plus visibles à l'oeil nu, comme de permettre de progresser sur le chemin du sens de ces signes.

Il n'existe pas de liens entre ces cultures. Des bâtisseurs d'un côté, des chasseurs-cueilleurs de l'autre.
Les Aborigènes d'Australie nous permettent de nous connecter à des mythes remontant à des périodes sans doute situées à 4000 ans avant Jésus-Christ, selon des datations opérées par des climatologues et archéologues sur certains sites. C'est également probablement la période d'élévation de ces dolmens monumentaux. Juste existe ce clin d'oeil dans l'espace-temps.

Les Aborigènes par vagues de migration successives avaient investi l'Australie dés 50 à 70 000 ans avant JC.
Si l'on creuse l'idée d'une origine commune, ces signes pourraient alors remonter à une période plus ancienne encore, dans notre berceau partagé européen.
Le premier génome décrypté d'un Aborigène, ayant transmis ses cheveux en 1920, sans contact préalable avec l'homme blanc, a révélé que les premiers habitants de l'Australie avaient des gènes de l'homme de Denisova, mais également de l'homme de Neandertal. En tant qu'européens, nous sommes donc de lointains cousins. Nous, nous sommes restés sur notre continent, alors qu'ils furent de formidables explorateurs, continuant le voyage au fil des générations. Cependant des dizaines de milliers d'années séparent nos cultures. Aussi, imaginer la permanence de signes semble peu probable.

En revanche, les travaux de Jung, ont souvent montré des correspondances de symboles entre civilisations, liées à la construction de notre cerveau, à notre psychisme. En particulier si l'on observe les dessins de jeunes enfants, des motifs forts, "premiers", immanents y figurent souvent. Ces signes sont donc peut être en nous, au delà de dimensions culturelles ? Et chaque civilisation les disséminent en y apportant un sens plus particulier ?

A Gavrinis, les travaux actuels de lasergrammétrie et photogrammétrie, permettent de découvrir plus en détail les différentes gravures. Cela pourra ouvrir la porte à de nouvelles interprétations. Aujourd'hui de nouvelles pistes d'analyse s'orientent vers la représentation potentielle de courants de l'océan, importants sur cette côte, à travers ces lignes courbes parallèles. Les gravures pourraient être comme des schémas de navigation. Si cette nouvelle hypothèse se confirme, nous ne serions pas très loin non plus, dans l'esprit tout du moins, des cartographies spatiales et cosmiques des Aborigènes dans le désert.
Comme un clin d'oeil et une évasion, cela me fait également penser à Théodore Monod, qui évoquait ses traversés du Sahara, comme celle d'un océan de sable. Il y utilisait les mêmes méthodes que les navigateurs avec son sextant.

Projet de numérisation des stèles du Dolmen de Gavrinis.
Source : Laboratoire de recherches archéologiques (LARA), Université de Nantes, 
et Ecole nationale supérieure d’architecture de Nantes, laboratoire GERSA.
Plus d'info sur le site du LARA, ou encore sur le site de l'association des amis de Carnac.

Nancy N. Papunya. 122x152 cm.
Collection privée Brocard-Estrangin


Stèle du Dolmen de Gavrinis.

Les cercles concentriques, ou les spirales, se retrouvent également sur des stèles en Bretagne ou en Irlande, comme ici à Newgrange. Elles peuvent faire songer aux cercles des oeuvres du désert central en Australie, symbolisant des lieux de campement, ou des trous d'eau...

 Stèle néolithique. Ireland. Newgrange.

Dave Ross Pwerle. 120 x 90 cm.
Collection privée.

 Oued Djerat. le bubale antique à la spirale. 
Période du bubale. espèce disparue.
Source : Vers d'autres Tassilis. Nouvelles découvertes au Sahara, par Henri Lhote.
Edition Arthaud, 1976.

L'usage du point, ou du pointillisme tellement représentatif de l'art aborigène de Papunya et d'Utopia principalement, est également l'apanage d'autres cultures très anciennes, comme les trois photos de grottes en France ou en Espagne le soulignent, au Magdalénien ou au Solutréen.

Il existe néanmoins bien d'autres techniques que le point dans l'art aborigène, en fonction des régions sur cet immense territoire : le X-ray avec des rayures proches de la logique des tartans écossais (la tribu équivalant au clan), des hachures également, des a-plats avec des pigments naturels ou l'acrylique... et bien d'autres médias encore avec la video, la photo, la gravure...

 Bison en pointillé. Peinture sur roche. 
Grotte de Marsoulas, Haute-Garonne, France. Magdalénien.
Source : L'art des cavernes de Jean Clottes. Edition Phaidon 2008.

 Signes dans la grotte de Niaux (Ariège), France. 
Magdalénien. 320 x 65 cm.
Source : L'art des cavernes de Jean Clottes. Edition Phaidon 2008.

 Signes géométriques. Grotte d'El Castillo, Puente Viesgo.
Cantabrie, Espagne. Solutréen.
Source : L'art des cavernes de Jean Clottes. Edition Phaidon 2008.

Piège de la notion de rêve Aborigène : une traduction maladroite

La notion de Tjukurrpa que nous traduisons par Dreamtime, ou le Temps du Rêve, représente quelques pièges pour les occidentaux et les européens en particulier. Il ne s'agit pas à proprement parlé de rêve, comme ceux que nous offrent les bras de Morphée durant la nuit. La notion est plus complexe que cela.

Je reprendrais volontiers une définition du site "Regards Eloignés" : le "Tjukurrpa" désigne un ensemble de structures et pratiques sociales .

Il inclut les catégories du mythe, du rituel, de la cosmologie et des origines des manières de faire et de penser. Il se révèle comme un concept par lequel l'essence des choses est présentée et définie par leur existence. De ce fait, il n'est pas seulement histoire et cosmogonie, mais s'implante aussi dans le contemporain, car aucune structure ou technique nouvelle ne peut échapper à son prisme.

Source de créativité multi-directionnelle pour les artistes

Je me souviens d'un vernissage sur l'art aborigène il y a quelques mois. Il y avait des artistes européens conviés. J'observais l'un deux, qui prenait un temps infini devant chaque peinture, puis qui plongea dans un catalogue d'art aborigène pendant bien une heure. Je lui demandais ce qu'il recherchait. Il me dit : l'inspiration !

Cela m'étonna. Il insista en soulignant ne pas chercher tant les motifs, mais bien s'imprégner des audaces des artistes. Il souligna ce que les artistes aborigènes osaient sur leurs toiles en terme de combinaisons de couleurs ou de formes. Des choses inattendues, qui fonctionnent et que lui trouvait prodigieuses et géniales.

Il me dit face à une toile : je n'aurais jamais osé cela. C'est brillant ! L'art aborigène pourrait donc être une source de créativité multi-directionnelle.

Du signe à l'abstraction : développer son individualité

Dans un forum de discussion "Aboriginal art collector" dédié à l'art aborigène sur Linkedin, nous avions une discussion il y a quelques temps avec un artiste indien qui s'inspirait de l'art aborigène. Son travail était très soigné. Il reprenait de nombreux motifs et signes aborigènes sur de grandes toiles et composait quelques chose de proche. Les réactions sur le forum furent assez vives. Des amateurs et collectionneurs australiens étaient choqués par cet emprunt, par le fait d'utiliser des signes et un langage que l'artiste indien ne maîtrisait pas et sur lequel il n'avait pas de droit, ni d'autorisations.

Pour ma part j'étais gêné par l'intensité des réactions, au regard du travail respectable de l'artiste. Je crois qu'il n'avait pas du tout l'intention de copier, mais que les oeuvres d'art aborigène l'inspiraient.
Le débat était délicat et épineux.

L'art aborigène a permis à un peuple de retrouver son identité, de revendiquer au tribunal des territoires immenses, et permet d'assurer la continuité d'une culture, comme de transmettre les connaissances d'un peuple, encore aujourd'hui.
Utiliser les signes, leur grammaire pictural, peut poser un vrai problème de légitimité et de respect dans ce contexte.

L'artiste indien semblant loyal, je l'invitais pour ma part à ré-investir la formidable culture indienne dont l'histoire est très profonde, pour développer son propre cheminement artistique, en résonance avec sa propre histoire, en utilisant pourquoi pas les mêmes enseignements des dynamiques du mouvement contemporain aborigène, mais sans utiliser leurs signes. Il est possible de répliquer des initiatives, des approches, mais pas une grammaire qui reste propre.

Il est vrai que le 19 février 2009, j'écrivais sur ce blog, "un jour cet art aborigène pourra à son tour réveiller ou susciter l'inspiration d'autres mouvements occidentaux...". Je le pense sincèrement, mais je crois que cela peut se faire dans toutes les dimensions, excepté sur le terrain des signes : du côté des matériaux, pigments, combinaisons de couleurs, textures, itinéraires de créativité, concept d'élaboration de peintures signifiantes, de responsabilité d'un artiste dans le partage d'un savoir, d'une connaissance à transmettre...

Dans notre chaudron européen, il y a tant à évoquer, y compris en se re-connectant avec sa région, son terroir, la terre, pour en relire l'essence ?

Les artistes Aborigènes nous invitent à une démarche innovante, à une réplication créative, mais point à la reproduction de signes qui sont les leurs il me semble...
La vraie question consisterait donc à explorer comment faire naître des individualités. C'est d'ailleurs cette émergence qui me passionne dans l'art aborigène. Non pas les artistes qui reprennent sans fin les mêmes signes, mais ceux qui invitent une autre approche en rupture, s'écartent, inventent et développent leur individualité, à tel point que la signature ne sera jamais nécessaire. On reconnaît leur patte dans la composition, dans les jeux, comme si la toile projetait la mémoire de l'artiste en relief, au delà de son oeuvre.
J'espère Isabelle que ce billet en guise de réponse, est une invitation fertile car je sais que le sujet n'est pas simple. Le fait que vous osiez poser cette question montre votre cheminement passionnant qui est en marche. Bonne chance sur votre route. Et donnez moi des nouvelles de vos découvertes et inventions...

Une page artistique reste à écrire, dans ce dialogue entre civilisations. Il est juste que dans une autre direction, le mouvement Cobra influença par exemple différentes communautés aborigènes dont celle de Mangkaja.


mardi 25 mars 2014

L'art Aborigène à Eurantica à Bruxelles : quel sera le jugement de l'histoire de l'art ?

Photo du stand du "temps du rêve" à Eurantica 2014.
With courtesy of Sanza François.

Ce week-end je suis passé à l'exposition Eurantica à Bruxelles, invité par différents acteurs.
Outre le plaisir de parcourir l'ensemble des merveilles sur les stands divers d'antiquités, ou des oeuvres plus contemporaines de jeunes galeries, la présence de l'art aborigène à cette foire était intéressant, comme l'accueil des deux galeristes du "Temps du rêve".

Ce fut l'occasion d'évoquer ensemble le marché de l'art aborigène, sa complexité, les enjeux et compétitions.
Je dois avouer que ces rivalités m'attristent quand je vois la passion partagée par tous ces galeristes, leur engagement, et leur travail remarqué de promotion de l'art aborigène.

Certes, dans le passé, il y a eu des excès nombreux avec les "carpet baggers" en Australie et l'exploitation d'artistes sans aucun respect. L'intervention salutaire du Sénat Australien a contribué à supprimer ces abus.
La signature d'un code éthique de l'art aborigène : "Indigenous Art Code", a permis également de réglementer le commerce de l'art aborigène en Australie et dans le reste du monde.

Pour ma part, je reste très attaché à la provenance des peintures et en particulier à celles qui viennent directement des communautés aborigènes. Certains artistes ont la cote, d'autres moins. Néanmoins au sein de la communauté les ressources sont en partie partagées. Une part significative de la vente de l'oeuvre va à l'artiste, l'autre sert à acheter du matériel pour la création d'autres toiles.
Comme première source, quitte à passer ensuite par des galeries, une peinture provenant d'une communauté reste incontestable.

Néanmoins je comprends que ce marché ne soit pas "black and white".
Certains artistes ne réalisent pas de toiles au sein de communautés. Ils sont autonomes et travaillent avec des dealers directement. On en trouve ainsi beaucoup du côté d'Utopia.
Sans doute serait-il injuste de rejeter ces peintres, au titre qu'ils ne font pas partie d'une communauté artistique aborigène.

En revanche pour les artistes qui également produisent au sein de communautés, il convient de privilégier cette source en priorité, gage de qualité, assurance d'un cadre éthique et d'un prix équilibré permettant d'assurer la continuité du mouvement d'art aborigène.

Pour l'artiste Kathleen Petyarre il est frappant par exemple de constater des écarts de prix importants, pas toujours justifiés aux yeux des néophytes. Dans certains cas ses oeuvres sont remarquables de finesse, d'attention, de profondeur, avec un niveau de complexité fort. Dans d'autres cas on sent un geste plus rapide, moins soigné, l'usage de brosse qui d'un coup réalise de nombreux points au lieu que chacun soit fait un par un. Ce n'est pas le même travail mais c'est la même artiste. Un regard averti permet de faire la différence. C'est aussi une exigence pour cet artiste comme pour d'autres, de rechercher ce qui se fait de mieux dans l'art aborigène.

Certaines galeries sont également signataires de l'indigenous art code, qui peut être un gage de qualité, mais peut-être pas toujours encore suffisant. Gageons que leur alignement sera progressif, positif et encourageant pour le soutien du mouvement contemporain d'art aborigène.

J'ai eu l'occasion de découvrir sur le stand du "temps du rêve" une toile marquante, de l'artiste Georges Ward Tjungurrayi, d'une taille d'au moins 5 x 2 m, aux effets de brillance en noir et blanc tout ce qu'il y a de plus réussis. Elle ne vient pas a-priori de la communauté de Papunya, c'est dommage, mais elle n'en est pas moins remarquable.

Cela m'incite à interroger le futur. Quel sera l'avenir de ces toiles extraordinaires, même si la provenance reste encore un peu discutée aujourd'hui. Ce sont des toiles en direct de l'artiste, certaines réalisées avec le plus grand soin.
Même si aujourd'hui les grandes maisons de vente aux enchères tordent encore le nez, comment l'histoire de l'art sera-t-elle amenée à juger ces oeuvres dans 50 ans ?
Sera-t-il possible de négliger ces peintures, au titre que ce n'est pas telle galerie en vue, la communauté artistique, ou tel dealer reconnu qui les a accompagné sur le marché de l'art ?
Un chef d'oeuvre ne restera-t-il pas un chef d'oeuvre, quel que soit son histoire ?
Qui contesterait la provenance d'un croquis de Picasso, même réalisé sur le bord d'une nappe en papier ?

Cette question devra se résoudre un jour, et ce contexte se normaliser. Ne serait-il pas souhaitable, à la fois que le niveau d'exigence continue de s'élever dans l'art aborigène, dans le cadre structuré de l'Indigenous art code, et que chacun puisse promouvoir dans la sérénité cet art signifiant contemporain des antipodes ?


dimanche 23 mars 2014

Exposition Country to Coast à l'AAMU d'Utrecht : des paysages incarnés et sublimés


C'est envoyé. Ce samedi matin nous partons en famille, cousins et cousines pour le musée Aborigène d'Utrecht et l'exposition "Country to Coast". A 2h de route de Bruxelles, nous allons effectuer une traversée découverte à travers cette île-continent, dotés d'un kaleidoscope pour aborder l'abondance des couleurs de la région du Kimberley.

L'AAMU à Utrecht constitue un pilier incontournable pour l'art aborigène en Europe. Premier musée de son état, j'imagine volontiers les vocations qu'il a su susciter en offrant un autre regard sur cet art contemporain des antipodes.

Deux oeuvres de l'artiste Lydia Balbal. Communauté de Bidyadanga.
Exposition Country to coast, colors of the Kimberley.
© Collection privée Brocard - Estrangin

Jamais les conservateurs n'ont cédé à la tentation de le ranger dans le rang des arts premiers. C'est une bonne chose. 
Il est pourtant bien difficile d'arracher l'art aborigène à cette catégorie. Combien de fois des journalistes, critiques d'art, tombent dans le panneau. Comme si l'ancrage continue d'une civilisation Aborigène sur des millénaires ne pouvait générer que des articles primitifs, enchaînés aux premiers pas de l'humanité. Comme si une culture épurée de technologie, symboliquement à l'âge de la pierre, ne pouvait offrir un terreau à des intelligences également complexes, profondes, fines et sophistiquées.

De gauche, à droite. Artistes, Alma Webou, Jan Billycan, Daniel Walbidi.
Collection AAMU et collection Brocard - Estrangin

Combien tombent dans le piège ? Et jugent le niveau d'une civilisation à l'orée de sa technologie et considèrent comme premier, ce qui serait direct, spontané, beau mais frustre, esthétique sans intention de la donner, utilitaire mais pas artistique, comme dans un hasard des circonstances, tout en étant en dessous d'un niveau technologique, d'un niveau de savoir et donc de nos civilisations sans doute arrogantes ?


Trois oeuvres de l'artiste Sonia Kurarra. Communauté de Mangkaja.
Exposition Country to coast, colors of the Kimberley.
© Collection privée Brocard - Estrangin

C'est une faute je crois bien grossière quand on observe depuis 40 ans, le dynamisme de ce mouvement d'art contemporain Aborigène. Cela n'a rien à voir avec des arts premiers sur le plan graphique, pictural, comme avec les médias utilisés. On ne reste pas ici bloqué aux années avant 1914 ou 1930 pour les grands puristes des arts premiers. La capacité d'invention et d'innovation, s'appuie certes sur une culture multi-millénaires pour créer, bousculer, transmettre, permettre des percées audacieuses dans la représentation des paysages, des mythes, de l'histoire chahutée et difficile des aborigènes.
Mais l'acrylique préside sur les toiles, les nouveaux médias et les vidéos s'invitent sur leur terrain artistique Aborigène.

De gauche à droite, artistes, Ramey Ramsey et Paddy Bedford.
Collection privée et collection de l'AAMU.

Une dynamique est en marche et invite les critiques d'art, journalistes à revoir leurs copies, au risque de passer à côté d'un mouvement artistique largement vivant, signifiant, inventif et tout ce qu'il y a de plus contemporain. Il en brille et touche à l'échelle d'une île-continent.

De gauche à droite, artiste Yata Gypsy YADDA et Jimmy Nerimah. Communauté de Mangkaja.
Au fond, Jan Billycan. Communauté de Bidyadanga. Collection AAMU.
Exposition Country to coast, colors of the Kimberley.

L'AAMU a régulièrement convié, invité des artistes occidentaux à exposer avec des artistes Aborigènes, favorisant un dialogue fertile, établissant des passerelles, des correspondances.

Pour cette exposition "Country to Coast, colors of the Kimberley", nous pouvons observer une assez incroyable diversité de supports (toiles de lin, écorces peintes), de matériaux (acryliques, pigments naturels), mais également de styles régionaux, et les individualités marquantes d'artistes proéminents.

Artiste Wakartu Cory Surprise. Communauté de Mangkaja.
Exposition Country to coast, colors of the Kimberley.
A gauche, collection AAMU
A droite, collection privée Brocard - Estrangin

Si vous avez l'occasion d'aller cette exposition ouverte jusqu'en octobre 2014, prenez le temps d'admirer la vision profonde des Aborigènes sur leur paysage natal. Nous sommes loin, très loin d'une représentation figurative. D'immenses paysages, sur des centaines de kilomètres carrés se retrouvent conjugués avec des formes symboliques singulières. On y perçoit que le paysage Aborigène représente bien plus que cette vision spatiale et géographique. Il semble incarné sur ces toiles, vibrant de l'histoire d'une grande multitude d'hommes et de mythes profondément attachés à cette terre qui porte le tout.

Artiste Nora Wompi. Communauté de Martumili et Balgo.
Exposition Country to coast, colors of the Kimberley.
© Collection privée Brocard - Estrangin

Les paysages représentés expriment toute la richesse créative des artistes, l'individualité de leurs perceptions, leur regard unique forgé dans le chaudron de leur histoire et des mythes dont ils sont les dépositaires.

A gauche, Patrick Mung Mung. Communauté de Warmun.
Exposition Country to coast, colors of the Kimberley.
© Collection privée Brocard - Estrangin

Ces cartographies offrent une vue extrapolée, nourrie, construite autour de visions harmoniques subtiles dont la musique intérieure touche. Visiter l'exposition à la recherche de cette expérience, avec ce sésame différencié du paysage sublimé ne manque pas d'attrait.

A gauche, artiste Rover Thomas, nouvelle acquisition de l'AAMU.
Exposition Country to coast, colors of the Kimberley.

Lors de la découverte de l'exposition, je tente de partager cela avec mes cousins et cousines.
Une petite voix silencieuse m'invite aussi le temps de notre passage à une autre visite. A travers les étages, je me retrouve dix ans en arrière, pour l'achat de ma première toile à l'AAMU. C'est un beau clin d'oeil d'y revenir aujourd'hui en prêtant 12 peintures au musée. Quand Georges Petitjean, conservateur de l'AAMU, m'avait proposé cette exposition avec deux autres collectionneurs et leur collection du musée, j'en étais immédiatement enchanté.


Différentes écorces peintes des esprits de la pluie, Wandjina.
Artistes Lily Karedada, famille Karedada, et Charlie Numbulmoore.
Collection AAMU et collections privées.

Je songe à travers les pièces à ce cheminement sur dix ans en art Aborigène, à mes découvertes, enthousiasmes, égarements, rencontres nombreuses. Ah que cela fut nourrissant. Puis-je vous dire que jamais je n'ai regretté cet engagement dans cet art signifiant, en résonance avec notre histoire de chasseurs-cueilleurs emportée par l'entremise des Aborigènes dans un monde moderne.
J'aurais tant aimé voir le génie des hommes de Lascaux s'exprimer dans une mouvement d'art contemporain. Avec les Aborigènes d'Australie, nous pouvons presque tutoyer cette émotion et assister en direct à cette révolution artistique marquante.

L'artiste Queenie mc Kenzie à gauche. Au milieu l'artiste Freddie Timms.
A droite, l'artiste Patrick Mung Mung.
Collection AAMU et collection privée.
Collection Brocard Estrangin.

Une exposition à ne pas manquer : Country to coast, colors of the Kimberley, à l'Aboriginal Art Museum d'Utrecht (AAMU). Du 11 janvier au 5 octobre 2014.
Pour en savoir, ci-joint le site du musée.

Deux oeuvres de la communauté de Bidyadanga. 
Waever Jack à gauche, et Alma Webou à droite.
© Collection Brocard Estrangin


dimanche 9 mars 2014

Oeuvre non sélectionnée de Lydia Balbal ! Authenticité de la voix d'une civilisation

Lydia Balbal. Communauté de Bidyadanga. 167x112 cm.
© Collection privée Brocard - Estrangin

Ce soir, je rentre à la maison après un dîner passionnant avec un conservateur. Nous avons discuté peintures, artistes, évolution de mouvements artistiques...
Il est 1h46, avant d'éteindre la lumière, seul, je m'arrête un instant sur cette toile. Et je la prends en photo sous la lumière. Elle m'appelle, m'interroge, ne souhaite pas fermer le ban de la journée, comme une petite voix pour dire : je suis là, j'ai un truc à dire, j'exprime quelque chose... Mon peuple parle... Peux-tu ressentir la force de ces mouvements, les balancements telluriques des ancêtres ?

Cette toile est bavarde, avant que la lumière ne tombe. Elle m'interpelle. Je ne reste pas indifférent. Elle est touchante car jamais elle ne fut encore sélectionnée par un conservateur pour une exposition. Ce n'est pas faute de l'avoir proposé d'ailleurs ! Mais non, elle ne les séduit pas. Ils restent de marbre ! Et pourtant quelle force elle a encore ce soir. Elle est là toute seule sous le projecteur. Les traits de sa super-structure se détachent. Trame de fond, lignes de profondeur terrestre, ils balancent la composition. On les devine à peine derrière les points resserrés et gras. Verticaux, horizontaux, ils mesurent l'espace, tels une partition de musique.

Et sa mélopée s'envole. On y entend le chant du vent, les crissements du sable, le bruissement des arbustes... Les grondements des ancêtres premiers dans les profondeurs de la terre. Ils sont là, convoqués sur cette oeuvre.

Je ne peux m'empêcher d'être triste néanmoins face à ce travail de Lydia Balbal. L'artiste perd la vue. Si forte, si énergique, sa puissance expressive s'émousse. Ses toiles se font plus rares. Elle fit cependant partie des dernières nomades de sa génération, avant de connaître la sédentarisation dans la communauté de Bidyadanga.

Sa parole reste pure, franche, entière, en directe connexion avec les émotions et le savoir de son peuple. Il existe dans ces formes une authenticité, une vérité transperçante dont l'intensité et les échos me touchent.

Et pourtant cette toile ne fut pas encore sélectionnée. En revanche d'autres oeuvres de Lydia Balbal sont actuellement exposées à Bordeaux dans l'exposition "Mémoires Vives", ou à Utrecht à l'AAMU dans le cadre de "Country to coast : art of the Kimberley".

Celle-ci restée à la maison, laissée finalement de côté, devient encore plus attachante. Elle ne voyage plus, pour l'instant, et reste là tout près de moi. Je perçois sa profondeur, ce trou d'eau possible sur la droite, comme sous un voile diaphane, cette structure équilibrée, ancrée et campée, mais bousculée par ces multiples points chahutés et vitupérants. Il y existe comme un deuxième language au delà des formes perceptibles, comme un dialogue direct et sincère avec une autre réalité, une autre vie, par delà les schémas de notre civilisation.

La lumière s'éteint.
Bonne nuit.

samedi 1 mars 2014

Du cri de Munch à une symphonie polychrome d'un territoire aborigène

Ngayuku Ngura - My Country de Barbara Mbitjana Moore. 197 x 198 cm.
Communauté de Tjala.
With courtesy of Tjala Arts & Red Dot Fine Art Gallery in Singapore
Collection privée Brocard-Estrangin

Pour voir dans cette peinture de Barbara Moore, le cri de l'artiste Munch, je me suis demandé ces derniers jours ce que cette amie pouvait bien avoir en tête pour établir une telle correspondance ?
La proximité avec Munch ne m'était pas apparue. De mon côté j'avais été séduit pour d'autres raisons.

Dialogue des cultures

Barbara Moore représente le territoire de ses ancêtres, son pays, les nuances du terrain. Il existe sur la toile des parties perceptibles et d'autres plus profondes suggérées et abstraites.
Munch procéda de même derrière son personnage, avec des mouvements et circonvolutions marquantes, jouant avec les lueurs déclinantes du soir sur le paysage. Il s'exprima ainsi au sujet de son tableau culte "Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d'un coup le ciel devint rouge sang je m'arrêtais, fatigué, et m'appuyais sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j'y restais, tremblant d'anxiété — je sentais un cri infini qui se passait à travers l'univers et qui déchirait la nature."

Cette amie en établissant ce lien avec Munch, participait à la construction d'un dialogue entre cultures, entre mouvements d'art, entre la mémoire collective de différents peuples.
J'en reste encore étonné. Mais plus je regarde cette peinture, plus je trouve que ce lien marche et fonctionne vraiment. Certes les mouvements, les teintes, l'époque, le caractère expressionniste diffèrent. Mais il y a quelque chose, dans la perception d'une sorte de langage universel qui dépasse les frontières, et nous rend généreusement inventifs face à l'oeuvre, dans une sorte de perméabilité des civilisations.

Diversité des individualités

Je ne cesse de m'étonner une fois encore face à la diversité des individualités qui apparaissent dans cette culture aborigène plutôt portée sur l'immatériel. Chez Barbara Moore le trait est fort, accentué, gras. Le paysage dans des couleurs de chairs, et de sang se retrouve comme incarné, comme personnifié. Bien que l'homme comme chez Munch ne soit pas visible, il pourrait en revanche être disséminé comme ces ancêtres qui habitent les lieux visibles, les profondeurs du sol.

Cartographie symbolique à travers les nuances

L'idée de ce paysage grandiose qui s'offre à nous à travers les dimensions généreuses de la toile (197 x 198 cm), permet d'entrer dans le territoire. Cette porte ouverte offre une vue symbolique des lieux au delà des signes et symboles traditionnels. Il existe dans cette création une réelle dynamique innovante, une invention. La cartographie symbolique du paysage se réalise non pas à travers une ponctuation réaliste mais dans une déclinaison abstraite des lieux. Les jeux de couleurs, dans une sorte de symphonie arc en ciel délimitent le territoire, en développent une autre vision vibrante et profonde.

mardi 21 janvier 2014

Vision fractale du monde aborigène : de la complexité des territoires à l’enchaînement des générations

© Daniel Walbidi - Titre de l'œuvre : Winpa & sons - 2013 -
180x95 cm. With courtesy of Short St Gallery.
© Collection Brocard - Estrangin

Cette peinture de l'artiste Daniel Walbidi couronne en quelque sorte mon cheminement "sur les pas d'une collection" ces dix dernières années. Des questions. Des découvertes multiples et passionnantes au coeur du désert rouge. Des sentiments mêlés entre désirs renouvelés, inquiétudes, joies...
Je reste marqué par la richesse des rencontres avec les œuvres mais aussi de tant de personnes, fédérées par un intérêt grandissant pour l'art aborigène.

Depuis 2009, j'attendais cette toile. Puis mon nom sur la liste d'attente est enfin arrivé, après de nombreuses institutions et quelques collectionneurs.
Une page se tourne avec cette peinture. Un changement est en marche. Je ne sais pas trop quels seront les lendemains. J'explore d'autres idées et opportunités.
Cette toile marquante se trouve ainsi à la croisée des chemins et représente une pierre angulaire dans ma démarche.

En 2006, la première fois que j'ai croisé le travail de Daniel Walbidi, ma vision de l'art aborigène a changé. Il me fallait son audace pour bousculer mes schémas mentaux et oser tutoyer d'autres palettes, combinaisons ou espaces figuratifs.

Plus tard en 2008, il effectua un pèlerinage avec ses anciens sur sa terre d'origine. Sa peinture s'en ressentit grandement, avec une finesse accentuée, des teintes encore plus en harmonie avec les nuances de son territoire visible et ancestral. Il gagna en force et puissance d'évocation grâce à l'ancrage, à l'incarnation de sa terre.

Vision fractale du monde aborigène

Dans mes jeunes années j'avais été sensibilisé aux fractals par mon père ingénieur (ce concept est apparu en 1974). En y songeant ces derniers jours face à cette toile, l'idée de dimensions fractales perceptibles de façon graphique dans le travail de Daniel Walbidi, m'apparut intéressante à creuser, y compris sur les terrains plus mythologiques.

Nuance fractale dans la profondeur des couleurs
Observez les jeux de couleurs... Des enchaînements gigognes complexes apparaissent dans ces compositions. Des formes fractales récursives se perçoivent dans la profondeur des teintes. De loin, puis de plus en plus près l'impression est frappante. Le territoire apparaît presque comme insondable, avec une myriade de niveaux visibles, suggérés ou cachés en profondeur.

Temps du rêve (Dreaming) et transmission
Le concept de "temps du rêve" comprend par exemple des dimensions itératives. Les histoires sacrées sont transmises aux plus jeunes lors des initiations dans une approche que l'on pourrait qualifier de fractale. L'histoire "première" engendre l'histoire suivante, qui s'enrichit, s'invente à son tour, se nourrit de nouveaux évènements, tout en gardant une forme et matrice commune, transmise avec fidélité et autorité.

Enchaînement récursif des générations 
L'enchaînement des générations, constitue également une dynamique fractale biologique : chaque ancêtre est un parent ou un ancêtre d'un parent, et cela depuis la nuit des temps, comme autour de ce puits Winpa, où de nombreux ancêtres de la communauté de Bidyadanga ont vécu.

Langage pictural itératif dans l'œuvre 
Le travail de création de l'artiste repose également sur des fondamentaux, comme le puits Winpa, bien souvent présent dans chacune des peintures de Daniel Walbidi. Son œuvre pourrait ainsi nourrir un principe de recursivité également. Un langage pictural particulier s'y développe. Des repères structurant d'hier se retrouvent sublimés et conjugués aujourd'hui.

Performance spirituelle et fractals 
La cérémonie de la pluie soulignée dans cette peinture, comme performance spirituelle et artistique, exécutée et enrichie à travers les siècles rejoint également l'idée précédente. Les lignes autour du trou d'eau Winpa en haut de la toile soulignent toutes les personnes participant à la cérémonie de la pluie.

L'art aborigène pourrait être un terrain fractal à explorer à la fois sur le plan graphique, historique, générationnel, spirituel, comme dans les performances cérémonielles ou dans les explorations graphiques itératives de motifs sacrés.

Sur cette toile d'autres éléments méritent d'être soulignés. Les quatre autres trous d'eau plus petits, fils du grand Wimpa, accompagnent cette composition autour du concept "d'eau vivante" ou Jila.
Le Jila représente à la fois un lieu - significatif pour de nombreuses tribus dans le grand désert Sandy -, et le dernier ancêtre vivant, faiseur de pluie. Originaire de cet endroit, il a traversé toute l'Australie, de la grande baie australienne jusqu'au Kimberley, sur les chemins des pistes chantées.

jeudi 2 janvier 2014

Meilleurs voeux 2014


Ces trois personnages peints m'apparaissent aux détours d'un massif du Sahara, 
lors d'un périple il y a quelques années.
Leurs jambes élancées m'évoquent l'ampleur des itinéraires et découvertes nomades. 
Le mouvement balancé des corps suggère la force des volontés dans ces immensités.
L'absence des bras souligne une civilisation de l'immatériel. Rien à prendre ni à saisir, tout en pensées.
Avec ces trois mages multi-millénaires je vous souhaite une belle année 2014 
riche de ces multiples invitations et questions, 
et vous remercie chers lecteurs du blog pour votre intérêt continu.

lundi 30 décembre 2013

Ne faisons pas de l'art Aborigène, un nouveau Lascaux ayant perdu la mémoire de son peuple


Le continent européen a un jour perdu la mémoire. Je me suis souvent demandé quand cela avait-il pu se produire ?
De nos jours avec nos agendas électronique, il est assez évident que nous faisons entièrement confiance à ces adjoints pour garder la trace de nos rendez-vous, sans s'encombrer la tête.

Cette perte de mémoire ne date cependant pas d'hier. Si l'on se projette en arrière, qui se souvient du sens des peintures de Lascaux ? Personne mais en revanche on s'y perd en conjectures : scènes réalisées par une catégorie instruite de chamans, représentation complexe du ciel étoilé, ou de scènes de chasse, un monument à caractère religieux... Les signes et ponctuations figurées sur les parois ajoutent au mystère. Nul ne sait, ni ne comprend le sens de ce chef d'oeuvre. Cela ouvre le champ de nombreuses spéculations ou inventions scientifiques passionnantes.
Vous me direz, ne pas avoir gardé la mémoire de Lascaux est presque naturelle. Combien de bouleversements ont touché la France depuis ce temps : les différentes périodes du paléolithique, la sédentarisation, les invasions, l'empire romain, les invasions, les guerres du Moyen-Age, les conflits entre baronnies et j'en passe.

Peut-être y-a-t-il eu néanmoins une tribu de gardiens ? Des femmes et hommes chargés de garder la mémoire des représentations. Si c'est le cas ils disparurent à leur tour dans le chaudron bouillonnant des peuples et les révolutions du néolithique.

Au delà de la pierre polie et de la sédentarisation, le néolithique a constitué un bouleversement idéologique et religieux : changement de dieux du féminin vers le masculin, pérennité des lieux d'implantation, notion et sentiment de propriété, récoltes, abondance, diversification accélérée des métiers, enrichissement de certains, épidémie et épizootie...
Les parcours des nomades d'hier qu'il fallait mémoriser et transmettre pouvaient être oubliés. Les formes les plus subtiles de ces transmissions pédagogiques sous forme de chants, de danses rituelles, de mythes, pouvaient laisser la place à des anecdotes moins déterminantes.

La sédentarisation a sans doute émoussé notre mémoire, et le caractère impérieux de la transmission de l'essentiel, les hommes baignant dans un contexte plus favorable, avec des ressources plus abondantes. Bien plus tard l'écriture nous libéra encore plus de cet effort de mémorisation, tout en accélérant paradoxalement la dispersion du savoir.

Electronique, écriture, internet... tout nous conduit à une perte de mémoire inéluctable. Pourquoi retenir puisque tout est disponible ?

Si je transpose cette vision d'occidental et de "whitefella", je m'inquiète également pour le monde Aborigène :
  • avec cette accélération du temps et des technologies, comment les Aborigènes vont-ils garder leur histoire à l'heure où certains d'entre eux sont sur Facebook, et où leurs mythes n'ont plus de caractères vitaux ?
  • sur l'effet de leur sédentarisation pratiquement complète aujourd'hui. Comment continuera-t-elle d'agir avec tous les affres liés aux biens de consommation ?
  • quand je vois le caractère succinct des explications données sur les feuillets des communautés à propos de chaque peinture : où réside le partage et la transmission ? C'est terriblement frustrant.
  • au sujet du poids et de la durée de l'initiation (presque 35 ans), quant il n'y a plus de sens de l'urgence et que beaucoup de jeunes générations peuvent se détourner des anciens et de ce savoir de temps à autres perçu comme non utile.
  • quand j'observe beaucoup d'artistes embrasser la religion chrétienne donnant ainsi une autre dimension au "temps du rêve". J'ai souvent entendu l'idée assez passionnante d'ailleurs, exprimée par des Aborigènes "que Jésus exprime en fait assez bien l'idée de temps du rêve"... 
  • quand reste omniprésent l'idée que les peintures riches de multiples sens, qui ne peuvent être partagés avec des non-initiés et donc "whitefellas" : éventuellement une seule signification étant soulignée.
Si les centres d'art, ont permis un sursaut salutaire et même une renaissance de certaines communautés Aborigènes et mythes, il est à craindre que ce soit qu'un artefact, avec la disparition progressive des premières et deuxièmes générations d'artistes.

En tant que collectionneur d'art Aborigène, nous souhaiterions rentrer plus profondément dans les mythes et les significations attachées aux oeuvres. Nous aimerions qu'un vaste programme de sauvegarde de la connaissance Aborigène soit lancé avant qu'il ne soit trop tard.

J'entends certains artistes souligner leur enthousiasme à ce que leur culture soit partagée à travers le monde. Alors que paradoxalement nous n'accédons qu'à une infime part de celle-ci.

Ce mouvement d'art contemporain constitue un formidable mouvement accélérateur du partage de la connaissance et de la préservation de la mémoire. Mais il devrait être accompagné d'une documentation plus abondante et de témoignages plus directs des acteurs sous forme audio et vidéo.

N'y-t-il pas urgence à l'idée d'agir pour protéger cette culture ancestrale, dont la continuité jusqu'à ce jour n'a pas encore été totalement altérée par d'autres révolutions en marche silencieuse cependant.

Je ne peux que saluer les efforts de différents scientifiques dans cette direction, mais cela est-il suffisant quand il ne reste plus que quelques locuteurs d'un langue ici ou là ? Ne faudrait-il un programme de plus grande ampleur gouvernemental ou d'une ONG ?

Peut-être avons-nous la responsabilité de ne pas faire de cette culture Aborigène, de ce patrimoine immatériel de l'humanité, un nouveau Lascaux magnifique, mais déconnecté dans le futur de son peuple et de sa culture ?


samedi 28 décembre 2013

Prochaine exposition de l'AAMU à Utrecht : Country to Coast, colours of the Kimberley


12 January until 5 October 2014: 
AAMU Exhibition : Country to Coast. Colours of the Kimberley

A différentes reprises j'ai évoqué dans ce blog le musée d'Art Aborigène d'Utrecht (AAMU). 
Il a représenté il y a dix ans ma première rencontre avec l'art aborigène. Certes j'avais entendu parler de ce mouvement artistique contemporain mais sans jamais voir face à face des toiles.
La découverte par hasard de ce musée, situé au coeur de la ville historique d'Utrecht, là où ces canaux virent passer sans doute les romains était incongrue. Au pays des primitifs flamands, on s'attend plutôt à découvrir des toiles des grands maîtres de l'époque. Mais c'était sans compter sur la soif de découverte, l'esprit d'entreprendre et le sens commercial des hollandais qui parcoururent le monde et se laissèrent séduire par d'autres cultures. 

Ma première visite dans ce musée fut comme une initiation. Y entendre l'écho d'une culture multi-millénaires à travers des créations contemporaines, marquantes d'inventivité, de profondeur, d'ancrage, de transmission, de partage et de questionnement sur notre temps, m'invita à acquérir à la sortie du musée ma première toile d'art aborigène.

La virus était lancé. Leur mouvement artistique contribua à changer ma perception du monde de l'art, à m'inviter également sur le terrain de l'art contemporain européen : leurs prouesses, inventions, audaces de coloristes, m'ouvraient une fenêtre pour mieux comprendre nos propres artistes occidentaux comme dans un monde artistique aux codes plus universels.

Je suis revenu souvent à l'AAMU, tant la programmation de leur conservateur Georges Petitjean ne manque pas d'innovations, invitant au sein du musée des dialogues inattendus entre artistes aborigènes et artistes occidentaux, tissant des passerelles entre ces milieux de la scène artistique contemporaine.

Je trouve souvent assez vibratoire dans l'art aborigène, la profonde résonance historique, mythologique, harmonique, qui transparaît dans leurs créations, dans un monde qui n'a jamais été autant en quête de sens. Nous sommes confrontés dans leurs peintures à des oeuvres qui nous interrogent sur nos origines, le dialogue des cultures, les messages des derniers peuples nomades, et ce diamant brut de l'humanité que peut constituer la transmission de la connaissance entre générations et civilisations.

Dix ans après l'achat de ma première toile à Utrecht, je suis touché de revenir par une autre porte au Musée, en prêtant 12 toiles des communautés aborigènes du Kimberley, une région éloignée au nord-ouest de l'Australie. Sa tradition artistique très riche couvre de nombreuses techniques comme les ochres de l'est du Kimberley à l'explosion de couleurs de la côte ouest de l'Australie.
Des oeuvres majeures y seront également présentées comme celles des immenses artistes Rover Thomas, Queenie McKenzie et Paddy Bedford.

Les tableaux ci-dessous me quittent pour 10 mois. Je crois que c'est aussi cela l'esprit d'une collection, partager avec un plus grand nombre, permettre aux artistes sélectionnés de rayonner bien au-delà de sa résidence. Depuis le lancement de ce blog cela reste aussi l'objectif de la collection Brocard-Estrangin.

Je souhaite à ces artistes et à ces toiles d'enchanter et d'inspirer à leur tour les visiteurs du musée.

Communauté de Bidyadanga




Lydia Balbal  

Lydia Balbal

Alma Webou  


 Communauté de Balgo


Communauté de Mangkaja

                                                 Sonia Kurarra                                          Sonia Kurarra




 

Yata Gypsy YADDA

Communauté de Warmun



jeudi 28 novembre 2013

Découverte en vidéo d'une peinture de Daniel Walbidi



  © Présentation d'une oeuvre de Daniel Walbidi par Bertrand

Partager, transmettre, susciter la curiosité... figurent parmi les objectifs poursuivis depuis 2006 au sein de ce blog. Après presque 500 pages rédigées sur différents thèmes autour de l'art aborigène, de périples aux antipodes, de découvertes sur les chemins des arts premiers... il me semble intéressant aujourd'hui d'utiliser un autre média comme la vidéo pour échanger avec vous.

Pour cette première tentative, j'ai choisi de vous parler d'une toile de l'artiste Daniel Walbidi, découverte en 2007. Elle continue de me marquer et de m'influencer dans ma démarche de collectionneur.

Disposant de moyens techniques restreints (un simple appareil photo doté d'une fonction vidéo), j'ai limité l'approche à une seule prise, sans retouche d'images, ni montage, ou répétition. Ce dialogue de 4 mn avec vous se présente ainsi à l'état brut. Aussi je vous invite à un peu d'indulgence...

Peut-être lancera-t-il une nouvelle approche sur le blog "Sur les pas d'une collection", pour témoigner différemment de cette passion pour cet art Aborigène contemporain, coeur vibrant d'un des derniers peuples nomades, à la culture millénaire continue.

Je profite de ce billet pour vous inviter également à découvrir ou re-découvrir les magnifiques et passionnantes vidéos réalisées par Martine Pinard, présidente de l'association "Détours des Mondes", avec l'aide de sa fille.