mardi 29 avril 2014

Granulosité du pinceau terrestre de l'artiste Jan Billycan : ceci n'est pas une toile !



Art Aborigène : artiste Jan Billycan


Vue A : Partie 2 d'un triptyque de l'artiste Jan Billycan. 
Avec un éclairage rasant soulignant la texture.
Communauté de Bidyadanga.
Titre : Kirriwirri. 90x60 cm. With the courtesy of Short Street Gallery.
© Collection Brocard - Estrangin

Le retour des peintures aborigènes prêtées à la remarquable exposition "Mémoires Vives" organisée à Bordeaux par les conservateurs Paul Matharan et Arnaud Morvan, m'a conduit à revoir la disposition de certaines toiles, et leur éclairage.

L'éclairage comme une fenêtre plus intimiste sur une toile Aborigène

Et quelle découverte ! La lumière rasante des nouvelles LED souligne le soir une myriade de grains fins sur un triptyque de l'artiste Jan Billycan. Ce nouvel angle de vue offre une fenêtre plus intimiste de la toile, avec un niveau de détail, proche du terrain. On y devine le bruissement du sable. La tentation est grande d'y passer la main, de fermer les yeux, de ressentir cette granulométrie microscopique du territoire.

Au sein même d'une peinture aborigène, représentant bien souvent d'immenses espaces, nous touchons ici à l'opposé, au particulier. L'artiste a volontairement souhaité se reconnecter à la terre, en incorporant dans l'acrylique les grains d'un endroit précis et symbolique. J'imagine Jan Billycan choisissant un sable proche des couleurs de son lieu de naissance avant de procéder au mélange, pour fixer le lieu, l'histoire, et sa mémoire sensorielle sur cette toile.

 art aborigène - Jan Billycan

Vue B : Triptyque complet de l'artiste Jan Billycan.
Avec un éclairage rasant soulignant la texture.
Communauté de Bidyadanga.
Titre : Kirriwirri. 90x183 cm. With the courtesy of Short Street Gallery.
© Collection Brocard - Estrangin

Cette proximité graphique et sensuelle avec son lieu de naissance dans le désert est touchante, d'autant si l'on songe au déracinement de la communauté de Bidyadanga, ayant quitté leurs espaces tribaux, inhospitaliers en raison des sécheresses multiples, pour la région plus vivable près de Broome.

Vue C : Triptyque complet de l'artiste Jan Billycan.  
Avec un éclairage classique ne révélant pas les effets de texture
Communauté de Bidyadanga.
Titre : Kirriwirri. 90x183 cm. With the courtesy of Short Street Gallery.
© Collection Brocard - Estrangin

L'artiste Jan Billycan, en représentant ici Kirriwirri, évoque l'ouest du puit 33 sur la Canning Stock Route d'où elle est originaire. Un projet collaboratif grandiose "The Canning Stock project road" a par ailleurs été lancé en 2006 par l'organisation caritative FORM "Building a state of creativity". Il a conduit 120 aborigènes des communautés proches de cette route, à partager leurs histoires ancestrales, les lieux et implantations, dans une démarche complète à la fois artistique et de partage de connaissances.

L'art Aborigène ne se résume pas aux points

Lors d'une discussion en 2010 avec la directrice d'IDAIA, Solenne Ducos Lamotte, spécialiste de l'art aborigène à Sydney, nous évoquions le fait que le travail de Jan Billycan n'est pas toujours d'un accès facile et immédiat. Point de points, des traits plutôt gras, intuitifs, marqués. Les dunes de sable suggérées électrisent la toile et offrent un relief particulier aux Jila (eaux jaillissantes). Si j'y ressens une dynamique presque tellurique, une liberté du geste, la force du mouvement, je reconnais en revanche que tout est là pour dérouter l'amateur d'art aborigène, tant on est loin des canons du schéma classique du "pointillisme" attendu.

Une nouvelle grille de lecture d'une toile Aborigène

Je me réjouis aujourd'hui de découvrir dans cette toile une nouvelle profondeur et grille de lecture, à travers une texture sablée, du général au particulier, de la vue spatiale au plus petit grain de terre.
Allez, finalement je ne résiste pas à y passer la main. C'est souvent une inquiétude quand on prête une toile. Que la tentation soit grande pour beaucoup de toucher et d'altérer le support. Mais je m'y autorise pour une fois en fermant les yeux...

... L'alliance de la peinture sur bois et de cette granulosité, offre une première appréhension rugueuse. Il n'y a pas la fluidité du sable, mais l'impression cachée d'un rocher, un peu comme ces parois de grès que je pouvais grimper tout jeune sur "l'éléphant" dans la forêt de Fontainebleau.
Un jour peut-être des fac similés de ces oeuvres seront accessibles aux non-voyants dans des musées. Si les couleurs seront difficilement perceptibles, ils pourront néanmoins expérimenter ce voyage intérieur vers un territoire, en suivant les pas tactiles du pinceau terrestre de l'artiste.

Une toile Aborigène comme un objet en relief

Cette approche du support me fait songer à un entretien avec le conservateur du Musée Aborigène d'Utrecht, Georges Petitjean, au sujet de l'artiste co-fondateur de Papunya Ronnie Tjampitjinpa. L'ayant vu peindre à plusieurs reprises, il avait été surpris par sa façon d'appréhender la toile. Au fil de sa peinture, l'artiste s'arrêtait, prenait la toile en main, posait sa tête à une extrémité afin d'avoir une vue rasante des motifs, et de leur effet visuel. On peut imaginer la toile qui quitte un support plan, pour devenir un objet plus complexe à travers la volonté de l'artiste, par l'entremise d'un motif vibrant travaillé sous différentes dimensions, prenant du relief, comme se détachant de la peinture. A tel point que l'on pourrait dire avec humour, à la façon de Magritte en son temps : ceci n'est pas une toile !
Ce qui est visible n'est peut-être qu'illusion sur cette toile. Peut-être le sens profond de l'oeuvre, à travers d'autres dimensions suggérées, adopte un autre langage, ouvert aux seuls initiés.

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