jeudi 19 février 2009

Les Aborigènes ont-ils le droit d'entrer dans l'art contemporain ?

Yinarupa Nangala, with the courtesy of Papunya Tula Artists.
122 x 122 cm. © Collection privée Brocard-Estrangin

Il y a quelques semaines je présentais différentes peintures aborigènes à des amis. Certains me dirent "je trouve que celle-ci ne fait pas assez aborigène". La réaction étrange me laissa songeur. Que voulaient-ils dire par "pas assez aborigène..." ? Cela n'était-il pas assez éthnographique ? La palette de couleurs s'avérait-elle trop ambitieuse, éloignée du jeu des teintes terrestres ?
La technique éloignée du pointillisme leur semblait-elle marginale, non représentative des canons supposés de l'art aborigène ? Mystère. Ils ne donnaient pas de précisions supplémentaires.

Par le dialogue qui suivit, s'ébauchait presque l'idée d'un art primitif rabaissé à répéter indéfiniment les mêmes chimères et rites chamaniques... Comme si les artistes n'étaient que des artisans sans vision de l'art. Comme si certains résultats plutôt heureux n'étaient que le fruit du hasard sans une conscience ou formation artistique...

Cette dérive dans la réflexion chahutait mes enthousiasmes, m'écoeurait presque. Cela revenait finalement à établir des hiérarchies entre les hommes, peut-être à mépriser encore, sans le dire, des peuples si éloignés de nos cultures. Ils n'avaient pas le droit d'être des acteurs de l'art contemporain. Tout ce qu'ils peuvent produire doit rester traditionnel, ne peut se ré-inventer, ne peut se nourrir d'autres essences...

Pablo Picasso avait le droit de picorer dans les arts premiers pour nourrir sa créativité, fertiliser ses oeuvres, lancer d'autres mouvements artistiques. L'inverse n'est pas vrai. Cette liberté d'emprunt ou de création n'est étrangement pas encore accordé aux autres peuples comme particulièrement les "primitifs".
Ce caractère unilatéral, cette vision étroite souligne un des paradoxe de l'art aborigène aujourd'hui, pas toujours compris, trop souvent sous-estimé, et relégué à une vision un peu éculée, élitiste, donnant une supérieuriorité au monde de l'art occidental sur les autres.

L'art aborigène est pourtant aujourd'hui le mouvement artistique le plus vibrant de l'art contemporain. Il est vecteur de sens et de spiritualité dans ce monde si déboussolé, assoiffé, capable de donner du crédit à des livres comme le Da Vinci Code...
Il s'avère également d'une richesse surprenante par les styles utilisés, l'inventivité de ses artistes, la fertilisation croisée avec notre culture, les audaces de la nouvelle génération. Un jour cet art aborigène sera reconnu largement, pourra même à son tour réveiller ou susciter l'inspiration d'autres mouvements occidentaux.

J'aime l'idée de certains curateurs, de se lancer dans le développement d'un dialogue entre art aborigène et art contemporain, par des expositions ou des créations marriant les deux dimensions. Le musée Aborigène d'Utrecht en Hollande en est un très bel exemple.

Je reste par contre très circonspect sur l'idée de renier le caractère aborigène et de ne plus parler que d'art contemporain. Comme si pour susciter l'intérêt, le faire apprécier, nous devions amputer cet art de son essence même, de ce qui le rend unique, puissant, porteur de toute une mythologie, de la dernière parole imagée des grands peuples nomades...

A Lascaux, les artistes aborigènes invités par la France pleurèrent devant les fresques murales. Leurs anciens, à travers les mers, continuaient de leur parler dans cet espace en Dordogne. Par contre chez nous plus personne n'était là pour porter cet écho, plus personne n'était capable de comprendre, d'interpréter ces oeuvres.

Ce vaste débat n'est pas terminé. Des pistes intéressantes se dessinent, méritent des analyses plus poussées. Sans conteste l'art aborigène a l'avenir devant lui.

Pour illustrer ce billet, j'ai choisi une toile que je viens juste de commencer à acquérir auprès de la communauté de Papunya Tula. Elle est l'oeuvre de Yinarupa Nangala, fille de la grande artiste disparue Anatjari Tjampitjinpa.

Elle vit au sein de la communauté de Kiwirrkura avec son frère Ray James Tjangala, également artiste respecté. Son travail brillant, d'une grande finesse est à la fois traditionnel et surprenant par sa gestion de l'espace et du rythme. Ils ouvrent nos sens aux vibrations subtiles de la terre et nous invitent à parcourir ce chemin ancestral en sa compagnie entre tradition et modernité.
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