mardi 29 janvier 2008

Les motifs labyrinthiques du lonka aborigène

Lonka Lonka.
© Collection privée Brocard-Estrangin



A l'occasion de l'acquisition de ce nouveau Lonka aborigène, chez Tookalook, et présenté ici recto et verso, j'aimerais revenir sur ce sujet et partager avec vous deux commentaires du blog. Ils ont été déposés récemment par des spécialistes sur un billet du 19 novembre dernier.
Commentaire de Stéphane Jacob sur le lonka ci-dessous : "un pendentif en nacre comme celui-ci constitue un objet exceptionnel dans la culture aborigène où il était utilisé à des fins d'échanges importants - commerciaux, par exemple – entre tribus, mais aussi à l'occasion de cérémonies rituelles célébrant les mythes du Temps du Rêve dont les grands Ancêtres avaient légué le souvenir aux divers clans du pays.

Les pendentifs aborigènes proviennent plus particulièrement de la côte située près de Broome (nord est de l'Australie) et leur existence est antérieure à l'arrivée des Européens. Néanmoins, l'introduction des outils de métal par les occidentaux a permis un développement de cette production de nacres gravées qui connaît son acmé dans les années 1900. A partir des années 1930, le caractère mystérieux de ces objets mais aussi leur beauté chatoyante ont retenu l'attention des amateurs et ceux-ci ont commencé à les collectionner.

Un tel pendentif pouvait aussi bien être porté au cou en guise d'amulette qu'à la ceinture où il servait de cache-sexe. Parfois ces pendentifs sont accompagnés d'une tresse de cheveux destinée à les accrocher ou à les fixer. Ces tresses sont encore utilisées de nos jours lors d'opérations de troc.

Le pendentif est ici décoré de motifs à la fois claniques et religieux, indiquant la tribu à laquelle appartient son possesseur et le rituel dont il est le gardien. Ce second aspect de la décoration est en général resté réservé aux initiés et on ne peut faire que des suppositions quant à sa signification. Les motifs sont constitués de rainures gravées de deux types : soit figuratif soit, comme ici, géométriques - aux lignes tantôt sinueuses tantôt plus anguleuses. Les rainures étaient elles-mêmes peintes de pigments naturels – ocre, charbon : on se servait de graisse animale comme fixateur.

On suppose généralement que les motifs en zig-zag comme ceux qui ornent ce pendentif symbolisent le Tonnerre et la Pluie, entités qui occupent une place importante dans la mythologie aborigène du Kimberley. Elles sont en particulier liées aux esprits-chouettes Wandjina qui président aux tempêtes.

Mais au fur et à mesure de la diffusion de ces pendentifs le long des routes de migration et d'échanges aborigènes, les motifs ont changé de signification et se sont adaptés aux mythologies des tribus qui les recevaient. Ainsi, le dessin labyrinthique du motif peut-il également rappeler les représentations picturales de chemins empruntés au Temps du Rêve par des Grands Ancêtres et en particulier les Hommes-Tingari. Accompagnés de leurs femmes et de leurs apprentis, ceux-ci traversaient le désert australien pour y fonder divers sites sacrés.
Très amicalement..."

Commentaire de Wananpi sur le lonka ci-dessus : "le motif labyrinthique de ce très beau lonka, si souvent représenté dans le désert, montre que des réseaux d'échange entre tribus existaient (existent) d'un bout à l'autre du continent, un peu à l'image des "dreaming tracks", les pistes du Rêve qui s'étendent parfois sur des centaines voire des milliers de kms, traversant les territoires de différentes tribus".

D'autres lonkas présentés sur le blog :

5 commentaires:

lucile et lucien a dit…

Passionnant! merci Bertrand

Bertrand a dit…

Hello Lucile et Lucien,

Les Lonkas sont pour moi la rencontre palpable entre l'objet et la peinture. Une conjugaison fertile des matières, des symboles... L'effet de brillance de la nacre renforce encore la puissance de l'objet, donne un effet de résonnance au motif...

Il est par contre difficile de déterminer l'époque. Les pigments étant rajoutés eux-mêmes à différentes périodes...

Leur présence au plus profond du continent Australien, souligne l'importance des échanges comme ces coquillages que l'on retrouve au coeur du Sahara et dont la valeur est décuplée plus l'océan est éloigné.

Tout un programme.
Bien amicalement,
Bertrand

lucile et lucien a dit…

A propos d'échange: y en avait-il entre les aborigènes du nord et le reste de "l'Australie" (autres tribus peut-être?), voire des iles alentours plus lointaines, sais-tu?

Bertrand a dit…

L'anthropologue Barbara Glowczewski a évoqué à plusieurs reprises dans ses ouvrages remarquables les échanges entre tribus et les pistes de rêves complexes d'une communauté à l'autre... (Rêves en colère, Plon. Ou le CD Pistes de rêves, Unesco 2000)

D'autres sources soulignent que les Lonkas étaient au départ gravés sur leur lieu de production puis certains furent composés très loin de leur collecte, ce qui peut expliquer une grande diversité de motifs symboliques (Wally Caruana, L'art des Aborigènes d'Australie).

Ces peuples ont très largement traversé leur continent. Certains parlent du pouvoir téléphatique des aborigènes. En particulier pour les chants sacrés rythmant la marche sur les pistes du rêve. Sur presque 5000 kilomètres, les paroles changent tant il existe de langues différentes (plus de 80), mais la mélopée reste la même comme une grammaire ancienne du terreau unissant tous ces hommes.

Rites, liens, généalogie... atteignent un certain niveau de complexité pour un esprit occidentale, tant et si bien que des équations mathématiques peuvent nous faciliter la compréhension des différentes dimensions. Certains poussèrent la comparaison en parlant finalement d'intellectuels du désert. Ce qui finalement n'est pas très loin de la vérité.

Il n'y a pas d'écrits, un vieux sage peut ainsi vous raconter l'histoire de plusieurs générations sur 300 ans sans faire d'erreurs... Tous les mythes sont transmis depuis plusieurs milliers d'années selon un mode complexe de droits héréditaires.

J'espère que ces quelques éléments répondront en partie à votre question. Bien amicalement,
Bertrand

lucile et lucien a dit…

Une très riche réponse - merci Bertrand Bonne journée