vendredi 12 octobre 2012

Dilemme de l'art aborigène face à la consommation d'art contemporain

 ©Nora Wompi, Kunawarritji, 2011. Acrylic on linen, 150 x 100cm
© Collection privée Brocard-Estrangin
Quand tout un chacun pense à l'art aborigène, la première image qui vient à l'esprit : c'est un ensemble structuré de points, des motifs étranges, des couleurs ternes liées à la terre : déclinaison d'ocre, de noir et de blanc...
Il s'agit principalement des peintures visitées et revisitées du désert central, dans lesquelles se retrouvent à la fois la production pour touriste, les toiles à vocation décorative, et celles fort différentes de communautés reconnues et établies comme Papunya et Utopia.
A elles seules, toutes ces toiles représentent dans l'imaginaire collectif l'art aborigène dans ce qu'il a de plus beau ou de plus médiocre.

Sortir de ces sentiers battus est difficile pour un galeriste. Il prend le risque de ne pas répondre aux schémas de pensée de ses clients. Hors les points posés sur toile, point de planche de salut si l'on écoute le plus grand nombre. Ils veulent cet art aborigène là et rien d'autre.

D'où cette question qui me tarabuste :
L'art aborigène contemporain peut-il s'éloigner définitivement des stéréotypes attendus ?

Un rendez-vous avec trois grands galeristes d'art contemporain hier au soir me conduisait à songer à une réponse négative.
Ils furent enthousiastes face à des toiles des années 90 en provenance d'Utopia, ou à d'autres de Papunya, principalement dans des teintes, noires, rouges, ou blanches.
En revanche, je pouvais voir à leur moue spontanée, que les couleurs oranges, jaunes, un peu années 70 ne leur convenaient pas vraiment.

Je me faisais un devoir de leur montrer d'autres styles, d'autres régions et talents.
Kathleen Petyarre et son rêve du Lézard Diable rencontre un indéniable succès et traverse l'épreuve du feu avec un passeport aussi bien pour l'art aborigène que l'art contemporain.

A l'inverse, ces galeristes étaient un peu désappointés par des styles plus audacieux comme Nora Wompi, Wakartu Cory Surprise, Sonia Kurarra, Alma Webou ou bien d'autres...
Ils pensent aux toiles facilement vendables pour un marché de "consommateur d'art contemporain", ne connaissant pas l'art aborigène.

Des couleurs trop osées se démodent selon eux, tranchent avec ce que les gens attendendraient de l'art aborigène.
Quelque part cela se rapproche un peu trop de ce qui se fait chez nous en Europe, où notre production artistique ne manque pas de talents.

Nous passons deux heures à discuter ensemble. Je suis enthousiaste à l'idée de leur faire découvrir cette forme d'art, à leur expliquer ma démarche de collectionneur.
Quand ils me parlent de couleurs audacieuses j'argumente sur les talents innés de coloriste des aborigènes, leur découverte de l'acrylique, leur capacité de rupture des codes, leur sens de l'invention souvent sans formation artistique.
Quand on évoque les prix pratiqués, ils trouvent déjà ceux-ci relativement élevés. A l'inverse, je souligne la renommée internationale de ces peintres, leur présence dans les plus grandes collections, l'intérêt des grandes maisons de vente aux enchères comme Sotheby's Australia.

J'ai l'impression de me transformer en défenseur de l'art aborigène. Il me semble aussi que son chemin est encore semé d'embuches pour vraiment séduire de façon immédiate.
Comment arriver à susciter un coup de foudre chez un galeriste plus généraliste, d'autant s'il est éclairé, respecté et reconnu sur la place ?

J'évoque l'intérêt d'y revenir, de se laisser gagner progressivement par leur travail, que plusieurs introductions ou "initiations" sont sans doute nécessaire pour capter plus profondément les différentes dimensions de cet art des antipodes.

La partie ne me semble pas gagnée. A flirter avec des audaces créatives contemporaines, l'art aborigène pourrait perdre ses racines et se retrouver alors tout seul dans la jungle de l'art contemporain, en concurrence avec une production occidentale pléthorique.

Je reste passionné par les individualités qui naissent dans ce mouvement artistique. Par l'absence de signature, mais la reconnaissance immédiate de l'artiste à travers sa patte, ses motifs, l'ensemble de la composition.

Il me semble que l'art aborigène ne pourra cesser d'évoluer. On distingue aujourd'hui l'usage d'autres médias : la photographie, la vidéo... Mais aussi d'autres talents apparaissent chez les aborigènes urbains, installés dans les villes. Ils inventent une sorte de trait d'union entre deux mondes.

De son côté, notre peinture occidentale fut religieuse, sacrée, puis pris d'autres directions progressives à travers les siècles, sans que nous ne remettions en cause sa valeur ajoutée, y compris dans certains excès contemporains. Je me suis souvent demandé comment un jeune, sans éducation religieuse, pouvait appréhender de façon complète y compris notre art contemporain. Avec leurs forces inventives, les aborigènes me semblent appelés au même itinéraire, avec l'atout d'une sincérité et continuité tellement puissante.

Dans ses fondamentaux, il gardera dans les créations les plus récentes, le fil rouge d'une histoire ancestrale, de mythes fondateurs, offrant sur ces millénaires de mémoire, un terreau des plus fertiles à la création.

Mais aujourd'hui, nous sommes à une sorte de croisement. Comment continuer à lui donner un élan supplémentaire en allant à la rencontre des clients usuels de l'art contemporain ?

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