mercredi 30 avril 2014

Figure anthropomorphique de loutre Inuit : quand le chasseur est chassé à son tour

Charme inuit figurant une loutre marine. Dent sculptée de cachalot.
15 cm. Début XXe siècle.
© Collection Brocard - Estrangin

D'un désert de sable et d'ocre, je vous invite sur une autre terre nomade en Artique. La belle exposition "Grand Nord - Grand Sud" menée en 2010 à l'Abbaye de Daoulas en Bretagne, avait rassemblé de façon improbable la culture Aborigène et celle des Eskimos. Le dialogue s'était avéré audacieux, riche et créatif au coeur de notre histoire humaine nomade. De beaux articles furent rédigés sur le sujet, comme sur le blog Regards Eloignés d'Yvan d'Etiembre, accessible ici.

Je m'intéressais déjà à l'époque à ces deux cultures nomades, avec tout de même une prédominance pour celle des aborigènes. L'exposition contribua néanmoins à encore renforcer mon intérêt pour l'art inuit,  et leurs objets symboliques en particulier, inversement si rares du côté du grand sud.

Côté nomadisme, pour un temps, le Sahara illumina également mon adolescence, lors de nombreux treks. Je n'oublierai jamais l'excitation de partir à la découverte de ces immenses espaces, de plonger au creux des dunes et d'y trouver des témoignages préservés sur des millénaires, juste découverts un instant en fonction des caprices du sable.


Charme inuit figurant une loutre marine. Dent sculptée de cachalot.
15 cm. Début XXe siècle. Vue latérale droite.
© Collection Brocard - Estrangin

La découverte plus tard des cultures nomades Inuit et Aborigène, m'offrit l'opportunité d'appréhender ce pan de notre histoire commune, à travers ce noyau primordial nomade encore vif chez eux. Aujourd'hui j'y aime la vibration contemporaine de ceux qui portent encore haut ces cultures continues et deviennent à leur tour des passeurs et nouveaux inventeurs dans leurs efforts de transmission, par l'entremise du monde de l'art.

Dans l'univers du grand froid, je reste spécifiquement touché par la cellule familiale réduite chez les Inuits. Ces sculptures de pierre, avec trois ou quatre visages juste suggérés dans le granit : le père, la mère et l'enfant que chacun peut emporter tour à tour en fonction du danger, dans une sorte de "trinité" familiale attachante.

De son côté, cette petite figure Inuit est assez rare en dent de cachalot. Sa patine laisse deviner un usage prononcé, que souligne également un grain très fin.
La composition presque anthropomorphique pourrait suggérer à la fois le chasseur de loutre, comme l'animal convoité. On y ressent l'association du monde sauvage et de l'humanité, dans une représentation presque chaleureuse et intimiste. La gestuelle peut évoquer un repas, ou même éventuellement un cri de surprise avec ces deux bras encadrant le visage comme chez Munch.  
Selon différentes sources et témoignages en Alaska, il s'agit probablement d'un charme, emporté par le chasseur sur son kayak dans leur univers chamanique, témoignant d'un système de pensée et de croyance.

 Charme inuit figurant une loutre marine. Dent sculptée de cachalot.
15 cm. Début XXe siècle. Vue latérale gauche.
© Collection Brocard - Estrangin

D'autres exemples, en partie comparable dans des musées américains, comportent des trous et des hachures figurant la colonne vertébrale de la loutre, un peu comme dans le style X-Ray chez les Aborigènes d'Australie. Ces marques squelettiques représentent en réalité des étapes de vie métaphoriques et différents niveaux de transformation. 
Sur cette pièce, les trois trous sur le ventre de la sculpture, pourraient suggérer des passages importants dans d'autres cycles, où le chasseur devient une autre créature à son tour. 

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