mardi 25 mars 2014

L'art Aborigène à Eurantica à Bruxelles : quel sera le jugement de l'histoire de l'art ?

Photo du stand du "temps du rêve" à Eurantica 2014.
With courtesy of Sanza François.

Ce week-end je suis passé à l'exposition Eurantica à Bruxelles, invité par différents acteurs.
Outre le plaisir de parcourir l'ensemble des merveilles sur les stands divers d'antiquités, ou des oeuvres plus contemporaines de jeunes galeries, la présence de l'art aborigène à cette foire était intéressant, comme l'accueil des deux galeristes du "Temps du rêve".

Enjeux et compétitions du marché de l'art Aborigène

Ce fut l'occasion d'évoquer ensemble le marché de l'art aborigène, sa complexité, les enjeux et compétitions.
Je dois avouer que ces rivalités m'attristent quand je vois la passion partagée par tous ces galeristes, leur engagement, et leur travail remarqué de promotion de l'art aborigène.

Certes, dans le passé, il y a eu des excès nombreux avec les "carpet baggers" en Australie et l'exploitation d'artistes sans aucun respect. L'intervention salutaire du Sénat Australien a contribué à supprimer ces abus.
La signature d'un code éthique de l'art aborigène : "Indigenous Art Code", a permis également de réglementer le commerce de l'art aborigène en Australie et dans le reste du monde.

Importance de la provenance des peintures

Pour ma part, je reste très attaché à la provenance des peintures et en particulier à celles qui viennent directement des communautés aborigènes. Certains artistes ont la cote, d'autres moins. Néanmoins au sein de la communauté les ressources sont en partie partagées. Une part significative de la vente de l'oeuvre va à l'artiste, l'autre sert à acheter du matériel pour la création d'autres toiles.
Comme première source, quitte à passer ensuite par des galeries, une peinture provenant d'une communauté reste incontestable.

Certains artistes hors des communautés et centres d'art

Néanmoins je comprends que ce marché ne soit pas "black and white".
Certains artistes ne réalisent pas de toiles au sein de communautés. Ils sont autonomes et travaillent avec des dealers directement. On en trouve ainsi beaucoup du côté d'Utopia.
Sans doute serait-il injuste de rejeter ces peintres, au titre qu'ils ne font pas partie d'une communauté artistique aborigène.

En revanche pour les artistes qui également produisent au sein de communautés, il convient de privilégier cette source en priorité, gage de qualité, assurance d'un cadre éthique et d'un prix équilibré permettant d'assurer la continuité du mouvement d'art aborigène.

Ecarts de prix importants en fonction de la provenance

Pour l'artiste Kathleen Petyarre il est frappant par exemple de constater des écarts de prix importants, pas toujours justifiés aux yeux des néophytes. Dans certains cas ses oeuvres sont remarquables de finesse, d'attention, de profondeur, avec un niveau de complexité fort. Dans d'autres cas on sent un geste plus rapide, moins soigné, l'usage de brosse qui d'un coup réalise de nombreux points au lieu que chacun soit fait un par un. Ce n'est pas le même travail mais c'est la même artiste. Un regard averti permet de faire la différence. C'est aussi une exigence pour cet artiste comme pour d'autres, de rechercher ce qui se fait de mieux dans l'art aborigène.

Certaines galeries sont également signataires de l'indigenous art code, qui peut être un gage de qualité, mais peut-être pas toujours encore suffisant. Gageons que leur alignement sera progressif, positif et encourageant pour le soutien du mouvement contemporain d'art aborigène.

J'ai eu l'occasion de découvrir sur le stand du "temps du rêve" une toile marquante, de l'artiste Georges Ward Tjungurrayi, d'une taille d'au moins 5 x 2 m, aux effets de brillance en noir et blanc tout ce qu'il y a de plus réussis. Elle ne vient pas a-priori de la communauté de Papunya, c'est dommage, mais elle n'en est pas moins remarquable.

Quel jugement de l'histoire de l'art

Cela m'incite à interroger le futur. Quel sera l'avenir de ces toiles extraordinaires, même si la provenance reste encore un peu discutée aujourd'hui. Ce sont des toiles en direct de l'artiste, certaines réalisées avec le plus grand soin.
Même si aujourd'hui les grandes maisons de vente aux enchères tordent encore le nez, comment l'histoire de l'art sera-t-elle amenée à juger ces oeuvres dans 50 ans ?
Sera-t-il possible de négliger ces peintures, au titre que ce n'est pas telle galerie en vue, la communauté artistique, ou tel dealer reconnu qui les a accompagné sur le marché de l'art ?
Un chef d'oeuvre ne restera-t-il pas un chef d'oeuvre, quel que soit son histoire ?
Qui contesterait la provenance d'un croquis de Picasso, même réalisé sur le bord d'une nappe en papier ?

Cette question devra se résoudre un jour, et ce contexte se normaliser. Ne serait-il pas souhaitable, à la fois que le niveau d'exigence continue de s'élever dans l'art aborigène, dans le cadre structuré de l'Indigenous art code, et que chacun puisse promouvoir dans la sérénité cet art signifiant contemporain des antipodes ?


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