lundi 30 décembre 2013

Ne faisons pas de l'art Aborigène, un nouveau Lascaux ayant perdu la mémoire de son peuple


Le continent européen a un jour perdu la mémoire. Je me suis souvent demandé quand cela avait-il pu se produire ?
De nos jours avec nos agendas électronique, il est assez évident que nous faisons entièrement confiance à ces adjoints pour garder la trace de nos rendez-vous, sans s'encombrer la tête.

Cette perte de mémoire ne date cependant pas d'hier. Si l'on se projette en arrière, qui se souvient du sens des peintures de Lascaux ? Personne mais en revanche on s'y perd en conjectures : scènes réalisées par une catégorie instruite de chamans, représentation complexe du ciel étoilé, ou de scènes de chasse, un monument à caractère religieux... Les signes et ponctuations figurées sur les parois ajoutent au mystère. Nul ne sait, ni ne comprend le sens de ce chef d'oeuvre. Cela ouvre le champ de nombreuses spéculations ou inventions scientifiques passionnantes.
Vous me direz, ne pas avoir gardé la mémoire de Lascaux est presque naturelle. Combien de bouleversements ont touché la France depuis ce temps : les différentes périodes du paléolithique, la sédentarisation, les invasions, l'empire romain, les invasions, les guerres du Moyen-Age, les conflits entre baronnies et j'en passe.

Peut-être y-a-t-il eu néanmoins une tribu de gardiens ? Des femmes et hommes chargés de garder la mémoire des représentations. Si c'est le cas ils disparurent à leur tour dans le chaudron bouillonnant des peuples et les révolutions du néolithique.

Au delà de la pierre polie et de la sédentarisation, le néolithique a constitué un bouleversement idéologique et religieux : changement de dieux du féminin vers le masculin, pérennité des lieux d'implantation, notion et sentiment de propriété, récoltes, abondance, diversification accélérée des métiers, enrichissement de certains, épidémie et épizootie...
Les parcours des nomades d'hier qu'il fallait mémoriser et transmettre pouvaient être oubliés. Les formes les plus subtiles de ces transmissions pédagogiques sous forme de chants, de danses rituelles, de mythes, pouvaient laisser la place à des anecdotes moins déterminantes.

La sédentarisation a sans doute émoussé notre mémoire, et le caractère impérieux de la transmission de l'essentiel, les hommes baignant dans un contexte plus favorable, avec des ressources plus abondantes. Bien plus tard l'écriture nous libéra encore plus de cet effort de mémorisation, tout en accélérant paradoxalement la dispersion du savoir.

Electronique, écriture, internet... tout nous conduit à une perte de mémoire inéluctable. Pourquoi retenir puisque tout est disponible ?

Si je transpose cette vision d'occidental et de "whitefella", je m'inquiète également pour le monde Aborigène :
  • avec cette accélération du temps et des technologies, comment les Aborigènes vont-ils garder leur histoire à l'heure où certains d'entre eux sont sur Facebook, et où leurs mythes n'ont plus de caractères vitaux ?
  • sur l'effet de leur sédentarisation pratiquement complète aujourd'hui. Comment continuera-t-elle d'agir avec tous les affres liés aux biens de consommation ?
  • quand je vois le caractère succinct des explications données sur les feuillets des communautés à propos de chaque peinture : où réside le partage et la transmission ? C'est terriblement frustrant.
  • au sujet du poids et de la durée de l'initiation (presque 35 ans), quant il n'y a plus de sens de l'urgence et que beaucoup de jeunes générations peuvent se détourner des anciens et de ce savoir de temps à autres perçu comme non utile.
  • quand j'observe beaucoup d'artistes embrasser la religion chrétienne donnant ainsi une autre dimension au "temps du rêve". J'ai souvent entendu l'idée assez passionnante d'ailleurs, exprimée par des Aborigènes "que Jésus exprime en fait assez bien l'idée de temps du rêve"... 
  • quand reste omniprésent l'idée que les peintures riches de multiples sens, qui ne peuvent être partagés avec des non-initiés et donc "whitefellas" : éventuellement une seule signification étant soulignée.
Si les centres d'art, ont permis un sursaut salutaire et même une renaissance de certaines communautés Aborigènes et mythes, il est à craindre que ce soit qu'un artefact, avec la disparition progressive des premières et deuxièmes générations d'artistes.

Désir d'en savoir plus sur les mythes Aborigènes

En tant que collectionneur d'art Aborigène, nous souhaiterions rentrer plus profondément dans les mythes et les significations attachées aux oeuvres. Nous aimerions qu'un vaste programme de sauvegarde de la connaissance Aborigène soit lancé avant qu'il ne soit trop tard.

J'entends certains artistes souligner leur enthousiasme à ce que leur culture soit partagée à travers le monde. Alors que paradoxalement nous n'accédons qu'à une infime part de celle-ci.

Ce mouvement d'art contemporain constitue un formidable mouvement accélérateur du partage de la connaissance et de la préservation de la mémoire. Mais il devrait être accompagné d'une documentation plus abondante et de témoignages plus directs des acteurs sous forme audio et vidéo.

N'y-t-il pas urgence à l'idée d'agir pour protéger cette culture ancestrale, dont la continuité jusqu'à ce jour n'a pas encore été totalement altérée par d'autres révolutions en marche silencieuse cependant.

Je ne peux que saluer les efforts de différents scientifiques dans cette direction, mais cela est-il suffisant quand il ne reste plus que quelques locuteurs d'un langue ici ou là ? Ne faudrait-il un programme de plus grande ampleur gouvernemental ou d'une ONG ?

Peut-être avons-nous la responsabilité de ne pas faire de cette culture Aborigène, de ce patrimoine immatériel de l'humanité, un nouveau Lascaux magnifique, mais déconnecté dans le futur de son peuple et de sa culture ?


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