mardi 23 juillet 2013

Dites-moi comment vous collectionnez, je vous dirai qui vous êtes ?

Hampes, pointes de flêche, bracelets, poinçons du Chalcolithique. Mauritanie. 2800 ans avant JC.
© Collection privée Brocard Estrangin
Ce soir j'aimerais poser une question aux lecteurs et collectionneurs qui lisent ces lignes. Avez-vous jamais creusé ce que votre collection révèle de vous ? Un peu comme un article de journal : dites-moi ce que vous collectionnez, je vous dirai qui vous êtes ?
Chez le collectionneur existe un rythme presque immuable centrifuge et centripète. D'un côté il étend les bras, part à la conquête de ses objets, conçoit des approches, des tactiques, un cheminement pour remplir sa tâche et élargir son univers.
De l'autre, il rapporte les fruits de sa quête chez lui, les ordonne, les classifie, les mets en musique dans son intérieur, cherchant leur place à chacun. Il existe des combinaisons évidentes, d'autres moins. Certains objets ne trouveront leur place que des années plus tard ou jamais. Qu'importe ils existent aussi dans la mémoire du collectionneur et son schéma d'organisation général. Certains objets ne sont pas essentiels. Ils servent presque de passeport ou de visa pour quelque chose de plus grand. Il fallait passer par là un peu comme dans un apprentissage.
Il y a quelques semaines j'avais le privilège de découvrir une collection d'art africain sur Bruxelles, dans l'appartement d'un particulier, presque professionnel. Il y avait des "objets sentinelles", là pour nous accueillir, presque nous intimider dés l'entrée de la pièce. Les coins peu éclairés, offraient un espace pour des objets plus discrets, moins sous les feux de la rampe, plus du tout à la mode. D'autres objets, isolés dans l'esprit des expositions et grands musées d'aujourd'hui, voyaient leur puissance renforcée, presque décuplée avec des patines sombres, granuleuses, interrogatives.
J'aime ces choix de collectionneurs, ce qu'ils expriment sur un itinéraire de vie, sur une ambition, un désir de reconnaissance, une émotion sincère ressentie que l'on cherche à revivre tant de fois et à partager.
Ces cycles centrifuges et centripètes connaissent des passages à vide, des creux, des moments d'absence. La part signifiante de la démarche s'efface de temps à autres derrière la simple accumulation.
Les objets prennent trop de place. Ils n'ouvrent plus...
Le collectionneur se dit alors, que cette simple accumulation à la César, est son oeuvre. Elle signe sa démarche, constitue un engagement volontaire fort, une réalisation propre. C'est maigre comme satisfaction. Le fil rouge est prêt à céder, avant de retrouver peut-être une autre densité.
Au delà de ce balancier, entre intensité et phases plus atones, il existe une autre dimension plus personnelle. La recherche autour de l'objet ne révèle-t-elle pas quelque chose de plus profond sur le collectionneur, sur sa quête réelle dont l'objet n'est peut-être qu'un prétexte. Les questions pourraient se bousculer et y apporter des réponses trop rapides serait dommage comme le titre un brin marketing de ce billet. Aperçu d'un terrain d'interrogations...
Pourquoi rechercher systématiquement des objets, peintures, porteurs de sens ?
En quoi la cassure, la rupture chez un artiste est-elle plus vibratoire, que l'harmonie ?
Est-il besoin de rassembler pour construire quelque chose ?
Pourquoi rechercher à remonter systématiquement dans l'échelle du temps ?
En quoi les objets de civilisations éteintes, de métiers disparus, sont-ils plus fascinants que les autres ?
De quelle façon la couleur agit, de l'initiation à celle-ci, à un attrait pour d'autres audaces ?
Pourquoi la majorité des collections ne survivent-elles pas à plus d'une génération ?

Ces premières questions pourraient ouvrir des portes à d'autres billets...

De mon côté, si je peux vous révéler quelques points en lien avec mon parcours : je vous dirais assez spontanément que ma collection :
• me rassure même s'il est difficile de m'effrayer
• comble un vide avec ces objets, bien qu'il soit difficile à définir
• offre un cheminement, une construction, le résultat d'un apport personnel, une goutte peut-être contributive dans ce monde
• s'inscrit dans une continuité avec d'autres ancêtres, recherche sans doute nécessaire
• souligne une singularité préexistante qui s'y caractérise
• me ronge souvent... sur le plan financier
• m'a offert d'étonnantes opportunités de rencontres inattendues. Rien que pour cela je recommencerais
• me permet de porter un message autour de moi sur un mouvement ou des artistes, y compris avec la petite voix de ce blog... impression d'utilité...
• ouvre des abîmes de doutes. Aurais-je sans elle autant d'interrogations...
• me renvoie dans mes cordes en soulignant que quelque soit mes efforts elle restera indéfiniment modeste
• détermine une partie de ma vie au regard des choix et priorités à gérer

Je sens qu'un jour je vais être prêt pour lire Carl Gustav Jung...

Dans cet esprit, un rêve de l'enfance me revient à l'esprit. Je l'ai eu presque dix fois. Il était récurrent et provoquait une angoisse terrible. "Ma chambre, tous les jouets qui m'entouraient tournaient lentement comme sur un immense disque en vinyle. Ils étaient froids, très détachés les uns des autres, sans aucune chaleur, désincarnés, sans âme". Il suffisait que je fasse ce rêve pour me réveiller aussitôt. Et conscient il me poursuivait encore une bonne heure.

Sans doute, ces objets qui m'accompagnent, apportent-ils leurs brides d'histoires, un continuum espace-temps dont j'ai besoin, une partie de notre humanité plurielle, dans la construction de mon frêle navire voguant sur les flots ?
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