lundi 15 avril 2013

Faut-il que nous ayons perdu la main pour s’esbaudir devant des outils du bout du monde ?

Collection Brocard-Estrangin. Hache du néolithique tardif. Sahara.

Avec notre regard d’occidental, nous avons progressivement transformé des objets artisanaux des « peuples premiers » en chef d’œuvre. Ce processus lent, par petite touche, savamment orchestré par les galeries, n’appartient qu’à cette partie du monde.
Ailleurs ces objets usuels gardent leur finalité et témoignent du savoir-faire, et de la maîtrise des artisans, tant que ces peuples survivent.

Il est intéressant de s’interroger sur les codes qui régissent ce changement de catégorie, pour une entrée dans l’univers très select du monde de l’art.
Je vous dirais qu’il s’agit finalement d’une conjonction d’éléments. Les objets disposent sans doute d’un passeport pour l’art en fonction de certains critères :
  • Perfection des formes, universelles, alliant une certaine pureté
  • Complexité des techniques utilisées
  • Noblesse des matériaux, que ce soit sur place ou selon la perception de l’occident
  • Caractère sacré ou résonnance rituelle ou mythologique
  • Patine subtile, profonde, émoussant l’ensemble, conférant la chaleur des gestes et le lustre des siècles
  • Savoir-faire oublié ou techniques disparues à travers le temps
  • Temps nécessaire pour accomplir ce travail maîtrisé
  • Le niveau de rareté…
  • Et bien entendu l'enthousiasme de certains re-découvreurs si possible influents...
La liste n’est pas exhaustive bien entendu et pourrait utilement être complétée.
Je reste assez convaincu que les opportunités continuent d’exister de part le monde dans l’univers des objets. Tout n’a pas été découvert sous le prisme de l’art. Des objets pourraient encore être inventés, réinventés pour franchir ce chemin ténu entre artisanat et art.

Il existe aussi des étincelles, où des fulgurances transgressent l’outil.
Sur cette hache choisie en photo, apparaît nettement les traits d’un oiseau.
L’objet quitte le terrain de l’outil. L’artisan s’évade, s’offre une incartade, donne un esprit et une âme à son objet par l’entremise de l’animal. Celui-ci devient habité, incarné.

Le fût de l’objet évolue, inspire un autre corps, et apparaît l’oiseau.
Le jeu de correspondance entre les coups portés de la hache et ceux du bec sont soulignés.
Cet outil devient rituel, signifiant. Il confirme la grande habilité de son auteur, la méta-capacité à conceptualiser au delà de la première forme recherchée, vers une autre sculpture.

Une telle opération se produisait au Sahara, probablement il y a 5000 ans, et témoigne encore aujourd’hui du niveau de raffinement de ces peuples nomades dont on ne cesse de redécouvrir les subtilités.
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