lundi 29 octobre 2012

Choc des civilisations : les aborigènes, intellectuels d'une société immatérielle

Molettes du néolithique. Sahara Libyen.
Massif de l'Akkakus. © Collection privée Brocard-Estrangin
Qu'avons-nous fait de notre intelligence ? Peut-être un jour les générations futures, les historiens, ou d'autres espèces se poseront cette question. A l'échelle des millénaires, notre humanité est sans doute en sursis.

Aussi à une époque où les civilisations nomades n'ont jamais été autant fragilisées, bien souvent rejetées, incomprises, non-considérées, il conviendrait de revenir sur nos origines.
A l'échelle de notre parcours, de celui d'homo sapiens, nous avons été à 96% nomades, avant de nous sédentariser hier, au matin d'une vie, dans cette révolution mondiale partielle que fut le néolithique.

Oui, cette révolution ne fut pas complète. En Australie par exemple, l'absence d'animaux à domestiquer, de graines à cultiver, n'a pas permis l'émergence du néolithique. Essayer un peu de créer un troupeau de kangourous ?

En réalité stricto sensu, néolithique, signifie l'âge de la nouvelle pierre, cette capacité à la polir, à gommer les aspérités évitant des casses multiples lors des chocs répétés. On ajoute souvent à cette période la sédentarisation, la découverte de la céramique et la domestication, avec comme trame de fond la notion de propriété.Vous parlez d'une révolution.

Peuplement de l'Australie par les Aborigènes, il y plus de 70 000 ans

Les recherches récentes reconnaissent que le peuplement de l'Australie consiste en vagues successives dont les premières remontent sans doute aux alentours de 70 000 avant Jésus-Christ. Ces petits groupes humains ont commencé par occuper les côtes, puis se sont aventurés dans le centre du pays. A ce jour il est presque impossible de retrouver les premières traces d'implantations en bord de mer. L'élévation importante du niveau des océans ayant gommé celles-ci.
Sur ces immenses espaces, des cultures différentes ont émergé. Plus de 400 langues spécifiques étaient parlées avant le XIXe siècle sur ces territoires s'étalant sur plus de 5000 km du Nord au Sud.

Cependant ces peuples ont gardé des outils que l'on pourrait qualifier de rudimentaire, ou plutôt d'essentiel. Rien de farfelu, juste ce qui convient d'emporter avec soi pour vivre en équilibre avec son environnement. Une économie de moyen dans une sorte d'harmonie avec son monde, avec des devoirs envers la communauté, mais sans concept de propriété.

Il ne faudrait point tomber dans le travers de présenter ce contexte comme une sorte de jardin d'Eden. La vie est dure dans le désert. Les périodes plus favorables ont dû alterner avec des périodes de plus grande sécheresse. Les insectes et reptiles les plus venimeux du monde peuplent ces contrées.
Néanmoins ils ont survécu, traversé les millénaires avec toujours la même économie de moyen, sans posséder la terre, ni des espèces.

En Europe, de - 70 000 à - 6500 ans avant Jésus-Christ, nous avions proprement un univers comparable en terme d'outils, de migrations, de rencontres de clans, de périodes de fragilité... Puis tout a basculé. Nous avons vécu notre révolution. La propriété et la technologie sont devenues des terrains d'investigation extraordinaires, sans fin. Les âges des métaux se sont enchaînés, les armes, les villes, la poudre, le papier, l'imprimerie, les révolutions industrielles, la bombe...
La course n'est pas finie pour nos enfants. Certains parlent aujourd'hui des tous petits confrontés aux iPad, à leur rencontre avec l'écran, qui change leur perception du monde et potentiellement leurs capacités cognitives. Des presque mutants potentiels sont en devenir dans nos crèches...

Finalement, quel est l'élément différenciateur entre nous et les nomades d'hier et d'aujourd'hui ? La technologie ! Celle que l'on nomme avec un grand T, toute puissante qui nous inonde et occupe constamment notre pensée, d'internet aux différents mobiles... Il y aurait comme un prolongement qui nous manque, quand son portable a été oublié à la maison, quand le réseau ne fonctionne plus, quand la simple fée électricité est coupée...

Sans conteste on peut reconnaître que nous avons investi une énergie, une volonté considérable à développer nos technologies. Mais la question n'est pas vraiment là.
Et si au lieu d'investir des capitaux, des ressources non renouvelables dans nos progrès technologiques, nous avions développé nos capacités dans d'autres domaines ?

A intelligence comparable, tous égaux devant notre genre d'homo sapiens, les nomades d'hier, les aborigènes d'aujourd'hui ont fait ce choix différent.
Leur coeur, leur pensée, tout leur être s'est investi dans d'autres missions que la technologie et la propriété. Survivre certes mais pas seulement. Transmettre aussi, partager, inventer un monde en équilibre, en harmonie, complexe et codifié par des intellectuels de sociétés immatériels...

C'est sans doute cela l'immense et généreuse question que nous offrent en partie ces expositions contemporaines sur l'art aborigène à Paris au Musée du Quai Branly, ou ailleurs.
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