vendredi 24 août 2012

Vacuité d'une collection ?

Ce soir avant de sombrer dans le sommeil, je m'attardais sur quelques peintures aborigènes, exposées dans ce qui fut une imprimerie pendant près de 75 ans.

Depuis les premiers achats il y a 8 ans, je constatais que plus d'un tiers de celles-ci furent élaborées par des artistes maintenant disparus.
Cette prise de conscience suscita en moi une certaine émotion. Ce n'était pas comparable à la perte d'un être proche. En effet, je n'avais pas eu l'occasion de rencontrer ou de discuter avec ces peintres talentueux.
J'étais en réalité, plutôt troublé, par la disparition de leur singularité, de leur style particulier, d'une certaine vision du monde et transmission d'un savoir dans un geste pictural.

En Afrique, la mort d'un sage revient souvent à considérer qu'une bibliothèque entière disparaît.
Face à ces peintures d'art aborigène, je me rendais compte que je contemplais de multiples parcelles de cette mémoire immatérielle. En réalité il s'agit juste d'une trace picturale grâce aux intentions de ce mouvement d'art contemporain lancé en 1971.

L'apparente force et simplicité des peintures cache bien souvent de nombreux sens, une multiplicité de savoirs, différentes appréhensions des paysages aborigènes, visuelles, souterraines, mythologiques et sociétales.
En revanche, en occident nous n'avons accès qu'à une toute petite fraction de cette connaissance.
Ce soir là, la vision de ces voix éteintes, développait en moi une sorte de tristesse. J'étais de façon saisissante face à une sorte de fracture entre un bouillonnement artistique continu rencontré depuis 8 ans, et le témoignage figé, multiple et brillant d'un artiste disparu. C'était comme prendre la mesure de la temporalité et des pulsations d'un mouvement artistique.
Je saisissais la chance d'avoir été un modeste témoin de ces moments de création, des vibrations de ce mouvement artistique, de ce qui un jour fera peut-être partie d'une histoire, bien qu'étant fort éloigné géographiquement.

En quelques années, j'assistais en partie à l'accélération des cycles entre émergence de nouveaux talents et disparition des anciens. Dans cette grande famille de l'art aborigène, je me sentais tour à tour, simple observateur, et peut-être un tout petit peu vecteur, destiné à partager une passion, à donner un écho au delà de ce continent. La première génération d'artiste cédait la place. La seconde génération commençait déjà à se réduire. La question de la continuité du mouvement et de sa capacité de ré-invention se posait.

Ces disparitions d'artistes me renvoyaient aux photos de mes ancêtres disposées aux quatre coins de la pièce. Une façon d'honorer les anciens et de ne point les oublier un peu comme dans le magnifique film de Truffaut : "La chambre verte".

En tant que collectionneur amateur, je m'imaginais presque un devoir : celui d'être un "passeur" de toiles, et donc de talents et de mémoires.
Une collection pourrait s'apparenter en terme de métaphore à une enveloppe, à une sorte de protection temporaire pour un courrier éternel. Les destinataires changeront, comme les lieux. Restera une lettre, ce message, une toile unique adressée aux générations futures.

La question de ma propre fin me hantait ce soir là. Je finis par rassembler au fil des ans des objets "témoins" porteurs de sens. Il s'agit sans doute d'une évasion, d'une quête vaine contre l'absurdité. Je comprends bien la démarche de ces grands amateurs d'art qui offrent à leur vie un fil rouge dans le chemin d'une collection. Cela les dépasse, sublime presque leur engagement à travers cette chance d'approcher et de tutoyer la créativité des artistes.
Si j'observe mon parcours, la modestie des étapes et les quelques années potentielles, je perçois déjà la finitude de cette démarche. Elle ne sera pour ma part point grandiose. Juste une petite goutte toujours et infiniment, sur les pas d'une collection...
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