lundi 2 janvier 2012

Inititiation et inventeur dans l'art contemporain


©Nora Wompi, Kunawarritji, 2009. Acrylic on linen, 150 x 100cm
Collection privée Brocard-Estrangin

Puis-je vous révéler que l'art contemporain ne m'attirait pas du tout il y a encore quelques années. Je le trouvais dénué de sens, tremplin de son propre vide, expression d'un mal être d'enfant gâté.

J'étais totalement hermétique aux messages de nos artistes occidentaux. Certaines oeuvres pouvaient certes m'interpeller, susciter des questions, ou me dégoûter. Je n'étais pas dans l'indifférence mais peut-être plus dans le rejet.

Dans notre famille, nous avions été dans l'histoire des grands collectionneurs en France ou en Russie. Enfants nous avions été confrontrés en partie à de belles choses. Mais dans l'un comme dans l'autre, ces initiations ne furent fondées que sur un terreau bien classique : primitifs flamands, art du XVIIe ou du XVIIIe siècle. Nos anciens ne s'intéressaient pas à l'art de leurs contemporains. Un peu comme la majorité des amateurs, ils avaient peut-être besoin du "blanc seing" des institutions et musées pour s'aventurer vers certains artistes. Cela ne les empêchaient pas d'avoir du goût, de prendre des risques, de redécouvrir des talents oubliés comme Georges de La Tour, ou de partager leurs aventures de collectionneurs avec le plus grand nombre dans des expos au Goum sur la Place Rouge. Cependant ils n'étaient pas tout à fait des aventuriers dans le domaine de l'art, à l'écoute des mouvements de leurs époques, et se faisaient conseiller par de grands marchants.

Je ne peux envisager de comparaison. Ma démarche modeste, à une tout autre époque fut cependant totalement différente. Je crois que j'ai découvert l'art en partant d'un socle de base. Non pas au travers d'une étude académique, mais de façon inconsciente en suivant mon intérêt pour l'histoire humaine.
En fait, j'ai entamé mon périple dans le monde de l'art en débutant par l'âge de la pierre taillée.

Ce fut l'époque où je traversais chaque année une petite partie différente du Sahara à la recherche de pierres taillées, de meules polies, trouvant dans certaines pièces bien autre chose qu'un simple rôle utilitaire. Il y avait dans des couteaux et flêches en silex un talent indéniable et une recherche esthétique dans l'inclusion de certains défauts au coeur de la construction. Le sens utilitaire et plastique de l'outil m'émouvait. Je passais dans le creux des dunes à la recherche de ces vestiges, sésame vers mes premiers pas dans l'art.

Puis je me suis interessé aux peintures rupestres dans les grottes et sur les falaises dans le lointain paléolithique ou aux derniers âges du néolithique. Les effets de mouvements, les mariages des formes de la roche avec les muscles ou postures des animaux, les teintes vivantes... tout cela me rendait fou de joie à chaque découverte.

Mon fil rouge fut le chemin sinueux de l'humanité et de la naissance de l'art. Tout se trouvait presque en place pour que je sois disposé à appréhender l'art aborigène. Il répondait en écho à ces nomades du Sahara, à quelques millénaires de distance mais dans une similaire communauté de pensée. Je ressentais une réelle vibration dans ce langage pictural, spirituel, des premiers hommes modernes ayant quitté l'Afrique il y a 80 000 ans.

L'influence du désert me conduisit à sélectionner des toiles avec des teintes naturelles ou proches de celles de la terre. Ainsi sans m'en rendre compte je suivais la dynamique du mouvement d'art aborigène à Papunya. Puis j'osais aller plus loin vers des compositions plus audacieuses offrant les délicieuses nuances de l'acrylique à Utopia, puis ensuite à Bidyadanga, avant d'aborder d'autres communautés.

Dans cette démarche de collection il est souvent nécessaire d'acquérir des oeuvres bien au-delà de ses moyens dans une sorte de petite folie nourrissière. Je me rends compte sept ans plus tard, que les artistes aborigènes m'ont porté et accompagné sur les routes du monde de l'art. Chaque peintre rencontré à travers les toiles a changé mon regard, ma perception des couleurs, mon appréhension sensible d'un monde nouveau.

Hier je n'arrivais pas à rentrer en communion avec l'art contemporain. Finalement après toutes ces années je dois reconnaître que c'est l'art aborigène, qui m'a ouvert les yeux.
L'élan créatif des artistes, leur sens inné de la composition, l'audace investie dans les formes traditionnelles et les choix des couleurs, m'invitèrent dans le monde artistique contemporain. Il fut mon passeport, ma lettre d'introduction.

Il ne convenait plus d'établir un dialogue entre art aborigène et art contemporain.
L'art aborigène devenait pour moi un inventeur d'art contemporain, au même titre que les inventeurs de trésors. Il me servit de porte d'entrée pour comprendre et aimer nos artistes occidentaux. Il devenait fer de lance, presque "manifeste" dans mes rencontres artistiques.

De la pierre taillée aux créations acryliques, mon chemin fut long et j'espère qu'il n'est point terminée, même si la crise jette quelques ombres sur les prochains mois ou années.

Dans la toile présentée ci-dessus, j'aimerais revenir sur le beau témoignage artistique de l'artiste Nora Wompi, tout à fait unique sur sa culture et la philosophie de ses pères et mères, itinérant du désert autour du site "Well 33" sur le route de "Canning Stock". Un autre toile plus récente de l'artiste fut présenté ici sur le site.
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