samedi 11 décembre 2010

Art aborigène : dialogue entre vin, parfum et peinture


© Alma Webou, Kalaju, with the courtesy of Short St Gallery
122 x 76 cm. © Collection privée Brocard-Estrangin


C'est étrange à quel point certaines peintures me font penser à des parfums ou des vins. Peut-être suis-je en cela influencé par le lecture des 15 premiers tomes du génial manga "Les Gouttes de Dieu"* dédié à la dégustation de grands millésimes.
Ou bien la culture familiale m'a-t-elle transmis cette curiosité pour les huiles essentielles et autres absolus par nos anciennes racines à Grasse en Provence.

Entre ces mondes, qui tutoient trois sens principaux comme la vue, le goût ou l'odorat, il existe de frêles passerelles. Je me souviens de la difficulté de décrire un Mouton Rothschild 2009 le mois dernier, tout en appréciant déjà son équilibre et l'infime richesse et complexité de ce tout jeune bébé.

D'un autre côté, je garde des images en tête de cette bouteille d'eau de cologne de Lavande ambrée, sans doute de l'illustre maison Santa Maria Novella à Florence. Elle se trouvait dans le cabinet de toilette de mes grands parents. Je ne manquais jamais d'en mettre sur mes mains ce qui incita ma grand-mère à envisager un instant avec nostalgie de me faire entrer dans la parfumerie et d'envisager de faire de moi un éventuel nez... Il n'en fut rien cependant.

Vin, parfum, tableau... Les mots manquent pour y décrire nos émotions. Par exemple, quand il devient impossible de reconnaître certaines odeurs, il reste souvent plus simple de procéder par analogie ou de retrouver les images de son passé. Bien souvent quand je passe devant des chantiers en ville, les effluves qui s'échappent me font songer à l'atelier de scierie qui se trouvait au fond d'un jardin à Limoges : l'odeur des copeaux de bois mouillés qui commencent à s'altérer dans une moisissure minuscule. La maison n'y existe plus mais tout à coup me voilà plongé dans cet univers de poussière, sucrée comme les premiers temps de l'enfance.

Cette toile d'Alma Webou, grande artiste disparue de la communauté de Bidyadanga prés de Broome, me touche particulièrement. Son découpage vertical, de bas en haut, m'évoque les notes de base d'un parfum, rouge, animal, charnel, comme les fixatifs des temps anciens (ambre gris ou petite civette), agrémentées des notes capiteuses de l'Orient ou d'un grand merlot.

Puis survient une tonalité plus fraîche dans les bleu vert, comme une sorte de composition d'herbes mouillées légèrement citronnées ou mentholées. Comme chez Alma il s'agit d'un paysage, je ne peux exclure des zones plus hospitalières dans sa région natale, au delà du désert.

Nous arrivons ensuite au cœur de la peinture, dans ce que l'on pourra considérer comme les notes de fond du parfum. Un ensemble complexe s'y épanouit entre les rouges, verts, bleus et blancs... Une sorte de circonvolution et de mouvement dans cette séquence souligne une alternance de différents états. Nous sommes au centre du cheminement.

Les étages supérieurs de la peintures s'élèvent dans les blancs, juste ourlés d'un mince filet rouge. Les effluves restent plus discrets, nous y retrouvons les notes de tête du parfum, plus éphémères. Bacchus y verrait peut-être une tonalité plus minérale presque proche du silex, comme ce désert blanc, héritage de mers primitives que l'artiste souhaitait sans doute également représenter sur ce parcours initiatique.

Au delà de ces correspondances il est intéressant de noter que cette toile date des dernières années de production de l'artiste. Cinq à dix ans plus tôt elle partageait un style beaucoup plus cursif avec des motifs clairement distincts, des lignes directrices un peu comme l'artiste Weaver Jack. Puis une rupture l'a conduit sur un terrain composé d'à-plats élaborés à partir de multiples points juxtaposés.

Alma Webou, grande coloriste, inventrice de son paysage natal, a également inspiré le jeune artiste Danel Walbidi déjà présenté à différents endroits sur le blog. Je suis d'ailleurs impatient de revoir ce lundi les 3 toiles de lui que j'avais eu l'occasion de prêter à l'Abbaye de Daoulas pour l'exposition Art Inuit - Art Aborigène.

In fine, le langage de cette peinture d'Alma, en provenance de l'estate de l'artiste, contient une sorte de langage universel. De temps à autres elle me fait songer au grand Mark Rothko.
Métaphores, correspondances entre artistes et différents univers dialoguent avec fertilité dans cette œuvre au crépuscule d'une vie.

* Manga "Les Gouttes de Dieu" de Tadashi AGI et Shu Okimoto, édition française chez Glénat.
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