mercredi 7 avril 2010

Recherche de l'objet idéal et collection ?

Cloche de brebis issue d'une série de 6. Transhumance 2007.
Alpes de Haute Provence. Collection Brocard II ©.

« Ce sont les objets qui nous choisissent et non le contraire. Il suffit de tendre l’oreille, ils nous appellent de toutes leurs forces », confiait, il y a peu, le collectionneur suisse Jean Paul Barbier-Mueller au journal L'Oeil*.

Cette invitation d'un grand collectionneur n'était pas sans me rappeler une fameuse poésie de Lamartine : Milly ou la Terre natale. Elle marqua mon enfance et la fin se trouve gravée dans ma mémoire « Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ».

Dans ces deux citations il existe presque une spiritualité sous-jacente. Elle me renvoit à mon adolescence. Je m'y demandais souvent, quel serait mon objet idéal ? Je rêvais à l'époque au destin d'un archéologue. Aux détours de certains chemins, il m'arrivait de temps en temps, de tomber sur des monnaies romaines ou d'anciens rejets de bronze antique après de forts orages.
Mais ce n'était pas cela mon objet attendu.

Je l'imaginais lui, dans une matière noble comme le bronze, avec une patine verte foncée uniforme, épaisse après plus de 2000 ans en terre. D'une forme travaillée, aux courbes généreuses, mais indéfinissables. Je pouvais y percevoir de l'intelligence, du raffinement, un usage prolongé par des bords émoussés, mais la finalité y restait mystérieuse. Il devait avoir été important, évocateur, pour son possesseur, aux frontières d'une ritualisation ou d'une spiritualité. Cette idée, cette image de l'objet parfait, représentant tout et rien me faisait rêver.

Cet objet idéal reste peut-être seulement chimérique. Je crois que je ne l'ai vraiment pas encore rencontré. Je fondais quelques espoirs ce week-end en allant faire un tour au Grand-Palais, visiter les pièces de la collection d'Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé.

Finalement, face à tous ces objets et tableaux de grande qualité, je fus impressionné par quelques oeuvres presque "manifestes", amorces et points d'orgue d'un mouvement artistique ou de la carrière d'un artiste. Il y avait du discernement dans cette collection mais le message de fond, la quête de ces collectionneurs, se trouvaient presque illisibles dans cette diversité, hormis une recherche impréssionante d'un absolu sur les terrains explorés. Dans un article récent titré "distinguer le chef d'oeuvre...", Pierre Bergé concluait ainsi : "Collectionner c'est d'abord aimer, et c'est bien suffisant".

Cet objet idéal est peut-être pluriel. Pourquoi ne serait-il pas la faîtière d'une collection, le fil rouge, ces combinaisons de thèmes qui donnent du sens à chaque oeuvre, l'écho qu'elles portent les unes aux autres... Les arts nomades peut-être pour moi... Il y a un questionnement permanent sur nos origines, sur le dépouillement paradoxal en opposition au collectionneur, sur les enseignements tirés de l'immense majorité de l'existence nomade de l'humanité...

Sans la voir, j'entendis cette cloche. Non pas qu'elle sonnait. De toute façon il aurait fallu beaucoup d'attention pour la discerner dans le brouhaha de cette petite quincaillerie de Barcelonnette dans les Alpes. Mon regard tomba sur elle et sur les six autres qui l'accompagnaient.

Elle jouait les élégantes couronnée par son collier en bois ployé. Son lambeau de peau composé de plusieurs couches épaisses de cuir lui sert encore de suspension. Il garde le parfum suave, acide, profondément animal, des journées de peine vers les hauteurs des alpages.
Son battant en os est traversé par une lanière de cuir et offre une usure marquée de sa surface, pour chaque coup donné à la sonnaille.
Deux clavettes en buis, finement sculptées en forme de corne d'abondance caractérisent la Provence plus bas, au loin dans la vallée.

Un soir, à la fin d'une saison, cette petite cloche a terminé sa course. Après des années au col d'une brebis, bravant les intempéries, les éclairs des hauts pâturages, les attaques du loup, son bois s'est craquelé, ses bords se sont émoussés et les lettres de son ancien propriétaire s'efface avec le temps.

Cette sonnaille avait fait ses lunes en transhumance. Le berger n'en voulait plus. La finesse du métal usé ne rendait plus le son attendu. Il ne reconnaisait plus son troupeau. Il fallait tout recommencer...

(*) L'oeil - N° 610 - Février 2009
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