lundi 19 janvier 2009

Première rencontre d'une peinture... au châssis

La majorité de mes peintures, je les rencontre la première fois toutes brutes, posées à même le sol, drapées dans leurs toiles de lin. Les couleurs y épousent la texture des fibres.
L'acrylique y garde encore en mémoire la forme du rouleau utilisé pour le transport en avion. Elles rechignent à se déplier tout à fait dans un dernier élan de timidité sur cette terre si loin de leur Australie profonde.


© Cérémonie autour du rocher Ngaminya par l'artiste Ningura Napurrula
2007, with the courtesy of Papunya Tula. © Collection privée Brocard-Estrangin

120 x 90 cm. Déjà présentée ici ou sur le blog.
Sans structure, sans attache, elles sont toutes modestes, fragiles, et n'impressionnent guère le non amateur. Dans cet état, du poster à la peinture, un rien les séparent. Certaines ont pourtant déjà été tendues, exposées, révélées au monde occidental. D'autres toiles sont encore dans leur jus, avec quelques restes de la terre du bush, ou des cheveux de l'artiste peintre.

J'aime cette étape de la découverte. Cette émotion à l'ouverture du paquet. L'impatience de découvrir l'oeuvre tant convoitée, attendue, espérée. L'appréhension d'être éventuellement déçu face à l’image construite sur base des photos envoyées. Il y a un peu de tout cela quand on achète une peinture à distance.

Comme ces derniers temps, je n'attends plus beaucoup de toiles, modération oblige, je m'attèle à un tout autre travail, avec la mise sur châssis de ces toiles aborigènes contemporaines.
Cette entreprise réserve bien des surprises.
Peints à même le sol dans le désert australien, les contours de la toile, réguliers à l'oeil, ne passent pas le test du métrage. Des irrégularités de plusieurs millimètres se glissent là où on ne les attend pas.

Pour la première toile, je coupais du bois en fonction des dimensions affichées au revers. Il fallut tout recommencer. Pour la deuxième, je pris des mesures pour découvrir un décalage d'un demi-centimètre d'un côté à l'autre. Il fallut choisir entre la symétrie ou la vision complète de la peinture.

Pour les toiles suivantes je fis face à d'autres aléas. Par exemple, les limites du motif pour ajuster un châssis ne suffisent pas, puisqu'il vous faudra tenir compte de l'élasticité du lin. Un châssis juste aux mesures cacherait une partie du motif une fois la toile tendue avec les pinces spéciales.

Un coefficient d'élasticité joue également plus la toile est grande, ou en fonction de son origine. Une toile en lin Belge très réputé, est ainsi moins élastique avec son apprêt blanc, que du lin brun, brut, juste apprêté par l'artiste. Vraiment tendre une toile, est un métier.

Pour des questions d'économie, et peut-être pour prendre le temps d'écouter, d'accueillir et de sentir ces toiles, je préfère aujourd'hui les tendre moi-même. Au risque de refaire le travail plusieurs fois. Quand j'y repense, c'est plus de 140 mètres de bois qui furent nécessaires pour construire tous ces châssis. Combien d'arbres se cachent derrière ces toiles ?


Utopia © "Rêve de la Prune Sauvage" de Angelina Kngale
Collection privée. Déjà présentée ici.

Le châssis en bois terminé, vous êtes à la moitié du travail. Il comporte des équerres en acier, planes et perpendiculaires et autant de vis pour fixer l'ensemble. La pression effectuée pour tendre la toile ne peut ainsi plus déformer la structure en bois.
Il vous faudra une main de fer pour assurer une bonne tension sur l'ensemble du châssis en procédant par opposition et par circularité. On peut y sentir la vibration de la toile, une sorte de courant, comme dans la peau d'un tambour.

Un bon monteur de châssis portera attention à la respiration de l'oeuvre entre les saisons. Elle pourra se tendre avec le froid, et se distendre avec l'été. Un atelier bien chauffé est ainsi préférable à des locaux froids ou à des journées glacées pour se lancer dans cette aventure.
Ou bien il vous faudra investir dans un châssis avec des équerres à caler en fonction des saisons.

Ces quatre magnifiques toiles aborigènes m'occupèrent une partie du week-end pour leurs mises sur châssis. Leurs ombres étaient depuis longtemps à la maison. Les voilà maintenant sous les feux de la rampe. Elles acquièrent une sorte de noblesse sur leurs châssis, accèdent au monde des objets à travers le relief d'un corps de bois.
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