jeudi 4 décembre 2008

Lire l'invisible dans une peinture aborigène ?


Cycle Tingari de Ronnie Tjampitjinpa, with the courtesy of Papunya Tula Artists.
122 x 105 cm.
© Collection privée Brocard-Estrangin


Voilà ! Enfin... Aujourd'hui dans mon bureau m'attendait une peinture aborigène, en directe d'Alice Springs. Il aura fallu juste quelques jours entre le moment où je l'évoquais sur le blog et son arrivée en Europe, après plusieurs milliers de kilomètres parcourus.
Ce matin je la découvre. Le tube est dans sa robe de plastique, coutumière dans la communauté de Papunya, pour envelopper les toiles envoyées à l'autre bout du monde. Munis d'un ciseau, j'ouvre avec exitation. L'oeuvre est soigneusement emballée, du papier de soie protège l'ensemble, je la déroule et les motifs se dévoilent.

La toile est bien plus impressionnante que sur une photo. Une réelle force s'en dégage. Le poids des signes y remplace celui des mots. Les mouvements offerts par les traits confèrent à cette peinture un effet de brillance, un mouvement, une sorte de relief vibrant.

Les artistes aborigènes jouent avec cette sorte de transcendance visuelle, comme dans les Lonka Lonka. Cette dynamique dépasse les parois de mes yeux, va au-delà, communique avec ma propre mémoire, peut-être mon inconscience. Quel impact.

Avec cette peinture, je recevais de la communauté de Papunya le texte explicatif de l'artiste, si succint, si dilutif pour ne pas révèler les mythes sacrés. Certes il y parle du cycle Tingari déjà évoqué sur le blog, de cette marche des anciens autour du Lac Mackay. Puis comme s'il en avait trop dit, le récit s'éteint. Une phrase souligne même que "le caractère initiatique de ce cycle ne permet pas d'en dire plus...".

Comment lire l'invisible dans une peinture aborigène ?
Mes schémas mentaux d'Européen sont si loin de cette culture. Je tente d'apprendre autant que possible par des lectures ethnographiques, des analyses typologiques des signes aborigènes... J'y progresse, je m'y immerge mais cela reste insuffisant.

Des concepts président pourtant sur cette toile. Ronnie Tjampitjinpa y évoque les rites liés au feu. Une résonnance particulière reste attaché à ce trésor de l'humanité qu'est la maîtrise du feu. Il en est probalement question ici, où s'affronte à la fois la découverte du feu et son emballement. Celui-ci s'échappe et brûle la terre du bush.

Au bureau, je la présentais à quelques collégues. L'un deux, un peu savant Tournesol, passionné de systémique, y distingua un autre langage, une étonnante cohérence d'un univers présenté sur cette toile. Il y voit des motifs qui s'ordonnent, s'organisent un peu comme les molécules d'eau formant le siphon d'une baignoire. Cette image me semblait surprenante et pourtant.

Y aurait-il dans ces messages du fond des âges une autre vérité ? Celle d'une harmonie des mondes entre d'un côté, esprits et terre, séparés ici par le motif Tingari blanc, et de combinaisons subtiles qui se dessinent du chaos...
Quelles invitations et fertilités dans ces regards...
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