Lire l'invisible dans une peinture aborigène ?
Cycle Tingari de Ronnie Tjampitjinpa, with the courtesy of Papunya Tula Artists.
122 x 105 cm.
© Collection privée BROCARD II.
122 x 105 cm.
© Collection privée BROCARD II.
Voilà ! Enfin... Aujourd'hui dans mon bureau m'attendait une peinture aborigène, en directe d'Alice Springs. Il aura fallu juste quelques jours entre le moment où je l'évoquais sur le blog et son arrivée en Europe, après plusieurs milliers de kilomètres parcourus.
Ce matin je la découvre. Le tube est dans sa robe de plastique, coutumière dans la communauté de Papunya, pour envelopper les toiles envoyées à l'autre bout du monde. Munis d'un ciseau, j'ouvre avec exitation. L'oeuvre est soigneusement emballée, du papier de soie protège l'ensemble, je la déroule et les motifs se dévoilent.
La toile est bien plus impressionnante que sur une photo. Une réelle force s'en dégage. Le poids des signes y remplace celui des mots. Les mouvements offerts par les traits confèrent à cette peinture un effet de brillance, un mouvement, une sorte de relief vibrant.
Les artistes aborigènes jouent avec cette sorte de transcendance visuelle, comme dans les Lonka Lonka. Cette dynamique dépasse les parois de mes yeux, va au-delà, communique avec ma propre mémoire, peut-être mon inconscience. Quel impact.
Avec cette peinture, je recevais de la communauté de Papunya le texte explicatif de l'artiste, si succint, si dilutif pour ne pas révèler les mythes sacrés. Certes il y parle du cycle Tingari déjà évoqué sur le blog, de cette marche des anciens autour du Lac Mackay. Puis comme s'il en avait trop dit, le récit s'éteint. Une phrase souligne même que "le caractère initiatique de ce cycle ne permet pas d'en dire plus...".
Comment lire l'invisible dans une peinture aborigène ?
Mes schémas mentaux d'Européen sont si loin de cette culture. Je tente d'apprendre autant que possible par des lectures ethnographiques, des analyses typologiques des signes aborigènes... J'y progresse, je m'y immerge mais cela reste insuffisant.
Des concepts président pourtant sur cette toile. Ronnie Tjampitjinpa y évoque les rites liés au feu. Une résonnance particulière reste attaché à ce trésor de l'humanité qu'est la maîtrise du feu. Il en est probalement question ici, où s'affronte à la fois la découverte du feu et son emballement. Celui-ci s'échappe et brûle la terre du bush.
Au bureau, je la présentais à quelques collégues. L'un deux, un peu savant Tournesol, passionné de systémique, y distingua un autre langage, une étonnante cohérence d'un univers présenté sur cette toile. Il y voit des motifs qui s'ordonnent, s'organisent un peu comme les molécules d'eau formant le siphon d'une baignoire. Cette image me semblait surprenante et pourtant.
Y aurait-il dans ces messages du fond des âges une autre vérité ? Celle d'une harmonie des mondes entre d'un côté, esprits et terre, séparés ici par le motif Tingari blanc, et de combinaisons subtiles qui se dessinent du chaos...
Quelles invitations et fertilités dans ces regards...


7 commentaires:
Tu écris "Mes schémas mentaux d'Européen sont si loin de cette culture". Je crois en effet que l'erreur que nous faisons (mais je suis incapable d'expliquer pourquoi) est qu'on cherche une lecture, un langage c'est-à-dire une structure de phrase, une grammaire... et cela est introuvable dans l'art aborigène.
Il n'y a pas de lecture car tu ne pourras pas commencer de gauche à droite de bas en haut; l'oeil va embrasser la toile ; je ne sais pas comment opère une certaine compréhension ou comme le dit Gell un certain 'enchantement ' puisque c'est le propre de l'oeuvre d'art...
Peut-on aimer quelque chose qui ne nous est pas familier ? Je ne suis pas sûre. Parce que ton oeil est apprivoisé , tu l'aimes. Pour autant, y lis-tu quelque chose ??? Voilà des questions bien compliquées (entre autres) que nous posent ces oeuvres...
Cette toile est superbe. Et je crois que l'on peut tout à fait aimer quelque chose qui ne nous est pas familier, beaucoup de toiles de peintre ne nous sont pas familières ou pas nécessairement familières, l'important c'est de ressentir une émotion devant une toile, après certains peuvent y mettre des mots ou des images, l'important c'est de ressentir ...
Mais peut-on ressentir quelque chose devant une toile s'il n'y a pas une connivence non dite, inconsciente, un point d'intimité partagée ? ... cela est aussi englobé sous le mot "familier" que j'employais... il est polysémique et je suis aussi d'accord avec vous Myriam ... je n'ai pas le secret de savoir ce qui fait une expérience esthétique. J'avançais seulement des pistes.
Bonjour Myriam,
Laisser parler ses émotions est probablement un vrai challenge dans l'existence. Nous nous protégeons tant... aujourd'hui.
Je comprends que des personnes soient déroutées. Certains styles aborigènes me laissaient un peu perplexe il y a quelques temps. Puis il est vrai que mon oeil se construit.
Il m'est maintenant difficile de faire la part entre ce qui tient de l'émotion esthétique et ce qui est attaché à une initiation réussie à l'art aborigène.
Cela dépasse même ce domaine réservé, m'invitant vers l'art abstrait plus contemporain, juste pour le "plaisir des yeux" car je garde tout de même une certaine fidelité et cohérence pour l'art aborigène, pilier d'émotions artistiques.
Merci pour votre passage ici. Bien amicalement,
Bertrand
De mon côté je pense que pour apprécier un objet artistique on n'a pas vraiment besoin d'une démarche, d'une feuille de route, d'une méthode, certains œuvres restent discrètes, appréciées juste par quelques personnes, tandis que d'autres plus universelles sont exposées ici et là. Est-ce qu'il ne vaut pas mieux apprécier une œuvre telle qu'on la ressens ou parce qu'on nous l'explique?
C'est un vaste débat qui ne trouvera pas de réponses exactes vu que les réactions sont très subjectives. Deux personnes regardant la même œuvre ne voient jamais la même chose, à partir de là, laissons peut être les œuvres parler pour eux, parfois elles arrivent à trouver mieux leurs langages. Non?
Bonjour Sipane,
C'est juste. Il convient de laisser parler son émotion, de retrouver son regard d'enfant.
J'aime ton idée de laisser parler les toiles, un peu comme ces objets qui témoignent d'un usage, d'un message, et gardent peut-être les atomes cachés de quelques anciens propriétaires...
Il faudrait presque tendre l'oreille, s'arrêter un temps, laisser les minutes s'écouler, parcourir la toile, et la laisser nous imprégner...
Merci pour ta visite.
Bertrand
Bonjour Lyliana,
Il nous manque en effet une grille de lecture pour appréhender dans son entier l'art aborigène.
Certes les communautés ou les artistes offrent quelques pistes et racontent de temps en temps certains mythes ou le sens de quelques codes visuels utilisés.
Mais jamais ils ne dévoilent l'ensemble, ni les différents niveaux d'appréhension d'une oeuvre.
Certains ethnologues avaient ainsi un peu "violé" leur confiance en révélant à la conscience occidentale certains "rêves".
Finalement en recoupant certains ouvrages, on acquiert aujourd'hui un certain vocabulaire des signes aborigènes, mais comme tu le dis si bien, si les mots sont peut-être là, il manque cependant la grammaire qui va lier l'ensemble.
Il est possible d'être un peu "égaré" dans l'appréhension de cet art. Du point infiniment petit, à la peinture dans son entier, il n'y a peut-être pas de toiles contemporaines aujourd'hui si porteuses de sens, d'un message.
Je crois que c'est cela qui me plait, qui m'invite à rebondir également, de leurs symboles aux nôtres, d'y établir des correspondances...
La première fois, je fus surpris, séduit, et une heure plus tard j'achetais ma première peinture... Un enthousiasme presque spontané !
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