lundi 3 novembre 2008

Lire les pierres et le temps

Traces fossiles il y a près de 200 millions d'années. "Pistes méandriformes millimétriques systématiques dites "helminthoïdes" (attribuées à des gastéropodes abyssaux)".
Alpes de Hautes-Provence, by Bertrand.

Un passage entre les sommets des hautes montagnes des Alpes. Il porte le nom d'un pas. Il est trop petit pour être un col, trop abrupte pour être un chemin. Aussi, il s'affirme au singulier... comme si sur ce bout de montagne, d'un versant à l'autre il n'y a place que pour un pied.
Pas de çi, pas de ça... ces pas là se conjuguent avec des noms familiers, affectueux, évocateurs de la vie des montagnards gravissant les cîmes.

Vers les 2600 mètres d'altitude, proche de l'un deux, sur une pente très raide, un pierrier comporte des spécimens digne d'intérêt, tels cette roche en photo avec un tracé des plus inattendus.
Elle pèse plus de 5 kilos et témoigne aujourd'hui d'une longue, très longue histoire.

Charriée à l'époque de la constitution des Alpes, cette pierre fut il y a près de 200 millions d'années, le lit d'une vase où fourmillaient de nombreux vers de toutes tailles. Leurs traces y restera marqué à jamais.

Ces mêmes fossiles figurent dans les Alpes à plus de 150 km de distance, entre Italie et France. Un mystère. Les géologues suggèrent que cette couche sédimentaire aurait pu être "projeté" au-dessus des massifs en constitution, puis "glisser" par friction hydrolique sur cet emplacement franco-italien. A l'échelle humaine, cela laisse rêveur.

De l'infiniment loin, du terriblement grand, nous pouvons plonger dans la matière, sur la surface hautement graphique de cette pierre. Je fus tout de suite séduit par ces entrelacs, par ces séquences parallèles laissées par les vers. Ils ne sont pas sans rappeler quelques peintures aborigènes autour du cycle Tingari, ou de certains lonkas gravés dans la nacre.

J'imagine nos anciens nourrissant des questions sur tout ce qui les entouraient, à la recherche d'explications sur les aléas climatiques, les chasses fastueuses ou non, la perte d'un proche, la félicité d'un évènement... Un signe du ciel faisait l'affaire, devenait vecteur, analysé, interprété par une classe imaginative, poète, donnant un supplément de sens aux choses.

Quelle écriture ces chamans auraient-ils lu dans cette pierre et ces traces ? En l'ayant ramassé, porté, jusqu'à la maison, je lui ai donné comme aux temps anciens, une valeur, un sens particulier. Ce geste n'était pas innocent. La nature avait tout donné à cette roche, sa forme, sa texture, les signes d'une autre vie. Mon regard lui apportait un autre relief, l'élevant comme le véhicule d'un témoignage.

Cette pierre se trouve aujourd'hui à plus de 800 km de son lieu d'origine, un peu comme les haches polies des Alpes au Néolithique, trouvées à des centaines de kilomètres des gisements. Elle devient comme hier, symbole d'échange entre communautés, porteuse d'un message des temps géologiques.
Les traces laissées y dialoguent et questionnent aujourd'hui des peintures aborigènes familières.
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