lundi 8 septembre 2008

Singularité versus multiplicité dans l'art aborigène

A l'occasion d'une visite dans une galerie d'art contemporain, la responsable me montrait des oeuvres de jeunes artistes. Elle hésitait à les sélectionner en disant. "Mes clients veulent des oeuvres originales, uniques. Chez cet artiste, regardez, c'est un peu toujours la même chose".C'était lapidaire, sans appel.

Plus tard dans mon salon, comparant une oeuvre de Kathleen Petyarre, avec d'autres créations de la même artiste présentées dans un catalogue de Sotheby's, des amis me dirent. "Enfin, c'est toujours assez proche. Cela me gênerait d'avoir une oeuvre ainsi reproduite de nombreuses fois. En quoi est-elle unique ? Comment un rêve représenté tant de fois peut-il justifier un tel prix ?".

J'étais bien seul pour répondre à toutes ces questions. Certes j'aurais pu m'en sortir par une pirouette. Mais ces interrogations méritaient plus que cela.

Il faut le reconnaître dans la culture aborigène existe une culture de la répétition. Une vertu toute pédagogique, à même de faire entrer dans les jeunes crânes le savoir des anciens. Les "songlines" sont chantés sur les pistes de marche à chaque pélerinage. Les écorces peintes en vue d'une cérémonie, étaient jetées puis refaites à chaque fois que cela était nécessaire. Les peintures corporelles utiles à un rituel reviendront à chaque célébration sur la peau des nouveaux initiés. Le rêve, son droit s'illustre visuellement, et se transmet par ce média, de générations en générations.

Les exemples d'itération s'avèrent ainsi multiples et nécessaires. Ils procèdent probablement d'une autre approche de la notion de propriété. Le sentiment de posséder quelque chose n'existe pas vraiment dans le temps à l'échelle des millénaires. Le caractère unique reste également une notion sans doute étrangère aux aborigènes. Les créations nécessaires aux célébrations étaient ainsi détruites dans le passé. Le temps de leur création et leur usage ponctuel seuls avaient du sens. Les conserver, se les approprier en étaient dénués.

L'absence de la révolution du néolithique ne permit pas aux aborigènes d'Australie d'appréhender le sentiment de propriété. L'oeuvre picturale développe sa portée dans le mouvement de transmission. La multiplicité devient ainsi un vecteur de succès. Le gage que ce savoir trouvera un héritier attentif percevant toutes les nuances au fil de son long cycle d'initiation.

Certes ces approches peuvent rester déroutantes pour des amateurs d'art occidentaux. L'oeuvre originale, unique, rare, s'avère une notion tellement importante dans la construction d'une collection. Comment dés lors faire face à la multiplicité des créations sur un même thème ? Comment traiter la productivité quelque fois excessive ?

Peut-être en recherchant la singularité de traitement dans la multiplicité des créations autour d'un thème ou d'un rêve.
Cela me conduit souvent à m'intéresser au soin portée à une oeuvre, au temps passé à la produire, à la complexité des motifs utilisés, aux effets de perspective ou de brillance apportés par l'artiste, aux motifs plus rares ou plus originaux qu'à l'accoutumé, aux jeux de couleurs plus surprenants, à une composition plus audacieuse en rupture, ou tout bonnement à la simplicité réussie, efficace, puissante d'une création...

La liste n'est pas exhaustive et celle-ci donne tant de relief à une oeuvre que chaque représentation d'un rêve devient presque unique, singulière à mes yeux, dialogue avec la vaste famille des toiles traitant le même mythe, tisse des liens entre les artistes, les amateurs, invitant finalement au partage, aux comparaisons fertiles et à l'échange.
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