jeudi 17 avril 2008

Plaisir de l'effort créateur dans l'art aborigène

Karel Kupka. Un art à l'état brut. Edition Clairefontaine - Lausanne. 1962.
Peinture d'un poisson sur écorce. Lamjarad, clan Djauan. Beswick, 1956.

Il est des semaines, il est des soirs... Où le besoin de se nourrir prend le pas sur l'écriture, la rédaction. Bref, le fait de rédiger quelque chose. On pourrait y voir comme un vide, l'absence d'une inspiration, l'impression d'avoir tout dit, sous de nombreux angles.

En fait un silence tout relatif règne, presque fragile face aux armées d'objets. Ils sont là. Ils nous entourent. Comme de vieux meubles, ils craquent, parlent, chantent leur histoire. Cela devient une cacophonie des silences. Ils nous aliènent par leurs tailles réduites ou plus importantes. Ils nous lient dans et par la pensée avec les premiers propriétaires.

Certains eurent la parole rare. Ils ne dirent rien si ce n'est l'essentiel. Comme si tout à coup leur langue laissait échapper une pensée trop longtemps contenue, emprisonnée, concentrée, donnant le meilleur d'elle-même tel un absolu de parfum. Cette gestion du silence est un choix. Elle varie au sein des cultures, de l'Afrique à l'Asie. Où seul l'ancien, le sage a la légitimité d'élever la voix.

Cela revient à une invitation, pour travailler son intériorité. Il y existe de nouveaux espaces libres où le temps ne compte plus. La bobine du film s'arrête. La dernière page d'un roman se tourne. C'est un palier, une étape dans le cycle des échanges. La rythmique y prend même une belle tournure. Recevoir, apprendre, se construire, avant de donner à son tour.

En ce moment, dans cette parenthèse, je lis un beau livre de Karel Kupka, grand collectionneur d'art aborigène, dont la majeure partie de la collection est au Musée de Bâle ou du Quai Branly avec la fameuse "Grotte aux écorces". Le surréaliste André Breton y introduit la notion de "Main première". Morceaux choisis...

Dans l'appréhension de ces art primitifs... "il n'y a que le seuil émotionnel qui puisse donner accès à la voie royale; les chemins de la connaissance, autrement, n'y mènent jamais (1)."

"Un tel document vivant (NDRL : peinture)... nous dénude les racines de l'art plastique, il ébauche en nous une certaine réconciliation de l'homme avec la nature et avec lui-même (2) ."

"Ce n'est que le fait de peindre, nous dit Kupka, l'acte même de la création qui compte pour eux". Certaines peintures ne sont "uniquement produites pour le plaisir de l'effort créateur".

Les peintures selon Claude Lévi-Strauss, se référant à LLod Warner, servent "à définir une loi d'équivalence entre des contrastes significatifs qui se situent sur plusieurs plans : géographiques, météorologique, zoologique, botanique, technique, économique, social, rituel, religieux et philosophique. D'où l'immense intérêt de remonter à ce qui peut être le pivot d'un tel éventail".

"Que l'homme, aujourd'hui en peine de se survivre, mesure là ses pouvoirs perdus ; que celui qui dans l'aliénation générale, résiste à sa propre aliénation (3)", "recule sur lui-même comme le boomerang d'Australie, dans la deuxième période de son trajet (4)".

A suivre...

(1), (2), (3), André Breton, Main Première
(4), Lautréamont : Les chants de maldoror, Chant Sixième
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