mercredi 19 mars 2008

La version féminine des cycles des chants Tingari

Utopia. © Cycle des chants Tingari par Nelli Marks Nakamarra.
© Collection privée Brocard-Estrangin
Des points crême juxtaposés les uns aux autres finissent par dessiner des lignes courbes. La composition complexe a été anticipée, construite, disposée spatialement dans l'esprit de l'artiste avant de venir habiter la toile. Elle n'est pas le fruit d'un esprit tourmenté aux troublantes circonvolutions. Bien au contraire, elle s'affirme comme un modèle d'équilibre, un écho à une longue tradition orale. Elle porte le message d'un rêve, l'héritage de générations d'Hommes fiers sur la terre rouge du désert d'Australie.

La discrétion des artistes aborigènes sur le sens profond de leurs toiles introduit quelques imprécisions sur le titre de certaines créations. Face aux oeuvres de Nellie Marks Nakamarra, certains voient les symboles du "Dry River Bed", d'autres du "Turkey Creek Dreaming", ou bien de "Tali", toujours face aux même motifs... La vision du lit sinueux d'un fleuve est certes séduisante mais peu probable dans cette réalisation.

Le sens est ailleurs, plus loin encore, ancré dans la topographie des lieux autour de Talipinba, l'endroit où résidèrent les grands ancêtres, et où vit le jour l'artiste.

Ce fil rouge à travers les millénaires, cette lueur de connaissance entretenue en dépit des massacres, déportation des populations, laisse pantois et admiratif. Depuis si longtemps, tel un phare, ces mythes continuent de guider un peuple et l'invite de façon pressante à construire un futur dans le chaos moderne.
L'art aborigène s'illustre aujourd'hui comme une petite bougie allumée, porteuse d'espoir pour toute une génération déjà âgée, qui a soif de transmettre à son tour.

Sur cette toile, Nellie représente la version féminine du Rêve du cycle Tingari, toute en rondeur et en déliés. A l'inverse, les hommes expriment des formes beaucoup plus géométriques et anguleuses pour le cycle des chants Tingari.
Dans l'art aborigène, les Rêves peuvent se décliner dans une version male et femelle, suivant une sorte de bipolarité équilibrée, et complémentaire. Un sexe ne peut ainsi emprunter la dimension de l'autre.

De nombreux débats existèrent aux débuts du renouveau du mouvement artistique, aux alentours de la communauté de Papunya, dans les années 1970. Face au succès grandissant des peintures, certaines femmes empruntèrent le registre des hommes, se cachèrent pour peindre, évitant les grands conseils des sages. Les hommes répondirent en brouillant les frontières de la même façon dans leurs oeuvres. Puis tout se ré-équilibra.
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