mardi 22 janvier 2008

Que rapporterez-vous du Sahara ?

De gauche à droite : calebasse en acacia de Mauritanie, meule de pierre néolithique d'Algérie, sac en cuir Touareg du Niger, cuillères en bois de Libye, paniers tressés du Niger, pied de table en ébène de Mauritanie, tablette ardoise de Libye, cuillère en bois patiné du Niger, pot de miel en peau d'antilope de Djanet, calebasse réparée du Yemen du sud

Quel souvenir rapporter du désert ? Un ami me posait dernièrement cette question étrange. J'avais envie de lui répondre "mais rien". Le désert c'est l'abandon, l'effacement, se nourrir de l'intérieur. Tu n'as besoin de rien d'autre. C'est justement cette absence qui nourrit, remplit, laisse une trace invisible dans ton regard. Cela pourrait sembler peu mais n'est-ce pas là l'essentiel ?

Je n'osais lui avouer que j'avais succombé moi aussi, il y a longtemps, et même plusieurs fois à cette question. Meules de pierre, silex taillés, haches polies, pointes de flêche... Ces objets rencontrèrent mes bagages. Je le regrette aujourd'hui. Et cela tombe bien car les emporter est définitivement interdit par l'Unesco. Dans la plupart des régions du Sahara, cela vous promet même à une peine certaine et lourde.

Faut-il alors se rabattre sur les babioles proposées aux touristes sur le marché de Djanet ? Ou rechercher l'objet incongru, original, symbole d'une autre culture ? Tiens comme un simple pôt de miel en peau d'antilope thermoformée ? Il est étanche, rond pour être calé dans le sable et renferme un des biens les plus précieux : l'élixir sucré des abeilles. Il étonnera plus tard vos amis. Les footeux y verront même une coupe du monde artisanale.

Même dans le désert, l'âge du plastique envahit presque tout, au même rythme que la disparition du bois et les avancés du sable. Bassines, récipients en tous genres sont remplacés à leur tour par l'inox ou le PVC. Ils sont plus hygiéniques certes mais disent défintivement adieu à l'odeur du lait de chamelle, au touché onctueux de la graisse animale, à la patine de la matière naturelle des calebasses de Mauritanie. Les femmes proposent encore aujourd'hui ces objets finement ciselés aux bords du désert. Les enduisent de leurs mains. Ils brillent au soleil et offrent toutes les nuances des veines de bois claires et foncées.

Autre désert, autre registre. Les cuillères Touareg d'Algérie méritent l'attention. Les bordures sont usées par les multiples lèvres et dents gourmandes ayant goutté la soupe. Celle du fond sur la gauche de la photo, dispose d'une magnifique patine sombre, pourpre, dégageant une nette odeur de fumée ou d'un autre ragout. Cela reste un témoignage de vie émouvant dans ces contrées si difficiles.

Dans d'autres régions, vous pourriez aussi vous laisser tenter par quelques paniers tressés du Niger, presque plats, sans l'être tout à fait. Cette légère courbure permet aux femmes de séparer le bon grain de l'ivraie, tel des orpailleurs dans la rivière.

En Mauritanie encore, le premier jour d'un trek je tombais sur les deux pieds travaillés d'une table nomade. Le seul meuble d'un peuple itinérant, polyvalent, s'adaptant à toutes les situations. Transformé en siège pour les femmes sur les hauteurs du chameau la journée. Adapté en table renversée le soir, pour disposer en hauteur les objets fragiles, les denrées convoitées par les rongeurs ou fennecs. Ces pieds sont rares en ébène, mais plus communs dans le bois "industriel" importé. Le pied sur la photo est foncé, et offre de fines scarifications, en partie soulignées par la farine de sable clair, s'insérant dans les moindres interstices.

Ailleurs, au bord d'une tente de Libye, une famille disposait d'une tablette de bois pour l'école des enfants. Un calam habile avait dessiné de son encre noir une calligraphie arabe fine et assurée. Il y avait d'autres ardoises. Après d'amicales négociations, je n'hésitais pas à acquérir celle-ci.

Face à tous ces objets, peut-on encore revenir les mains vides du désert ? Oui je le crois. Enfin presque. Pour peu que l'on soit honnête avec soi-même. Ceux qui imaginent ne rien rapporter pour finalement tout prendre en photo, matérialisent d'un autre côté sur le papier.

Aussi lors de mon dernier périple au Sahara, je suis parti sans appareil photo. Enfin j'allais pouvoir vivre, découvrir, sans penser à un cadrage, sans cet objet en devenir qu'est la prise de vue couchée sur la pellicule. Enfin j'allais habiter le lieu que pour ma mémoire. Moins fidèle certes mais tellement plus profonde.

Je me disais vraiment que dans ces paysages photographiés il y a finalement comme un hold up. Celui d'aller vite pour ne pas abandonner le groupe. Celui de posséder cette image. Celui d'immortaliser l'instant, l'impression, l'émotion ressentie... Puis de passer tout de suite à autre chose. Rattraper vos amis ou prendre encore une autre photo. Dans cette fuite en avant, il existe comme un sentiment de satiété à combler, la satisfaction d'avoir fait quelque chose, de remplir, de se remplir... Mais de quoi en fait ? De rien. Si ce n'est peut-être d'échapper à l'essentiel.

Rapporterez-vous quelque chose du Sahara ?

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