lundi 31 mars 2008

Dialogue dans l'intimité de la matière : un churinga de 1876


  En Novembre dernier je postais ce billet. Depuis cherchant à numéroter différents objets, je déposais une fine couche de Paraloid B72 dilué dans l'alcool sur le verso de ce Churinga. Ce dépôt permet à l'encre de chine d'accrocher sans abîmer la patine, celui-ci pouvant disparaître avec un dissolvant approprié.


Munis d'un plumier, je m'apprêtais à écrire sur cette surface. Et curieusement, exactement à l'endroit où se trouvait cette nouvelle couche apparaissait en dessous des signes tracés à l'encre il y a des années. Les mots sont difficilement distinguables mais une date se détache assez nettement. L'année 1876. Ce Churinga est donc bien probalement du XIXe siècle, ce qui renforce son intérêt et sa rareté.
Il s'agit d'une année charnière pour les objets australiens depuis "l'Aboriginal Relics Act 1975" qui protège les reliques aborigènes créées avant 1876.

Que se passait-il cette année là en Australie ?
  • Alexandre et Georges Sutherland vendaient 120 000 exemplaires de leur livre sur "L'histoire de l'Australie".
  • Les six colonies disposaient de leur autonomie en restant toutefois sous l'autorité de l'Empire Britannique.
  • 1876, fut également l'année de la légalisation des syndicats (unions) en Australie...
  • La chasse à l'or battait son plein depuis son lancement en 1850. L'année 1876, 20 000 chinois investirent la région d'Hodgkinson à la recherche de l'or.
  • C'est également en 1876 que furent lancées les "Aboriginal schools" dans différents états, interdisant de parler les langues ancestrales.
  • Cette même année disparaît la grande femme tasmanienne Truganini (1812-1876), qui accompagna Georges Robinson dans ses explorations des tributs et symbolise l'esprit aborigène de cette région aujourd'hui. Elle ne fut enterrée d'ailleurs qu'en 1976 quand son corps fut rendu à sa communauté. On considère que 1876 fut l'année de l'extinction des Tasmaniens de souche avec le décès de cette dernière descendante. Ils étaient encore 47 en 1847...
Posé sur cette peau en cuir blond, un churinga indique le tracé du rêve de son propriétaire. Aide mémoire, objet sacré, il est profondément marqué dans la matière par les scarifications d'un mythe. Gardien de la mémoire il transmet son savoir, comme un témoin, de générations en générations. C'est un objet de proximité, qui tient bien dans la main. On s'imagine volontiers jouer avec le symbole d'une course relais et le transmettre au suivant.

Dans les communautés aborigènes on parle souvent de noms de peau. Aussi je m'amusais pour la photo à disposer ce Churinga sur cette ancienne valise de luxe, symbole du voyage, de l'itinérance, et jeu de correspondances entre la peau et le rêve. Patine, grain, teinte, tracés dialoguent entre eux dans cette intimité de la matière.
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