samedi 7 avril 2007

Tutoyer les siècles

© Photo de l'auteur du blog

Elles étaient oubliées ces bouteilles, au find fond d'une cave, sous une large couche de poussière.
Certaines à moitié vides, à moitié pleines, les bouchons rongés par les vers du bois donnaient l'impression d'un espace abandonné.

1867, 1888, 1902... Les étiquettes des cadavres ouvraient des horizons de dégustation invraisemblables. Au milieu de ces vins passés, eau de vie, cognac, s'égaraient quelques bouteilles incongrues d'eau distillée de menthe et de rose. Il s'agissait de la cave d'un ancien parfumeur de Grasse. Deux guerres y firent un passage. Des cambrioleurs n'allèrent pas au-delà des rideaux de poussières et d'araignés. Des générations y sont ensuite passées sans y porter plus d'attention.

Il y a 20 ans, j'ouvrais enfin la porte de cette cave, derrière la buanderie et le grand poêle doté de ces fers à repasser en fonte ouvragée. La curiosité fut plus forte que la déception face à toutes ces bouteilles en verre soufflé déjà ouvertes. Au milieu se glissaient quelques pépites intactes. Fort peu nombreuses, juste au nombre de quatre. Une eau de vie de prune de 1890, du kirsch de la Forêt Noire de 1874, deux armagnacs de 1854.

Découvrir la date fut difficile, à travers cette poussière grasse, adhérente au support en papier.
Comme une pièce archéologique exhibée de terre, au fil des chiffres visibles l'un après l'autre, l'émotion fut au rendez-vous.

Rapatriées à Paris quelques années plus tard, une saison passa. Puis vint l'envie de découvrir l'armagnac avec quelques amis. Mon salon fut choisi alors que j'habitais dans une église, dans un appartement au dessus de la sacristie.
Dans un subtile jeu de correspondance nous nous apprêtions à ouvrir cette bouteille du milieu du XIXe siècle en présence d'Eugénie, la cloche offerte par l'impératrice.
Le parquet usé, comme la cloche, avaient tout deux le même âge que celui de la mise en bouteille.

Nous ne connaissions pas la valeur de ce flacon mais nous avions la conviction d'un moment d'exception, d'un instant à savourer dans les règles de l'art. Grands verres bombés, silence, respiration, contemplation de la robe ambrée de l'élixir et discussion sur la mise en perspective de l'instant.

Il était si sombre, si puissant, parfumé et structuré, avec cette profondeur indéfinissable que confère les siècles, que nos palais n'en prenaient que de fines lampés. Olfaction, rétro-olfaction, le silence présidait ces moments.

La dégustation mesurée, du chemin des lèvres jusqu'au fond de la gorge, donnait à l'alcool le temps de s'échapper, pour ne laisser que l'essentiel : une trace noble avec des notes de tête et de coeur, durablement, comme le parfum composé par un grand nez.

Nous rêvions à la genèse de cette merveille si ambrée, tout en réminiscence.
Dégustation en 1996. Mise en bouteille en 1854. Distillation et mise en fût près de 70 ans plus tôt, sans doute autour de 1784. Nous flirtions déjà avec ce temps d'avant la révolution française.
Les tonneaux réalisés dans des chênes plus que centenaires, affolaient à leur tour l'horloge du temps. Nous étions autour de la fin du XVIe siècle, ou du tout début du XVIIe. Cet alcool tirait ainsi sa substance, ses tanins et son caractère de ces périodes lointaines.

Suspendus à cette dégustation, nous avions l'impression délicieuse, unique, de biberonner les racines de l'histoire et de tutoyer ensemble les siècles.
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